Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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13 mars 2016 : et si on commençait par le début?

Cher Grand-Papa,

Il y a quelques années j’ai commencé à raconter votre histoire sur mon blog de cuisine, en commençant mon récit par une photo d’Ady en 1909, puis vint celle de votre mariage. Ady avait un second prénom : Ida. Elle se nommait donc Adèle Ida. Certains l’appelaient Ady d’autres Ida. Abraham son père, aurait sans doute préféré qu’elle ne tombât pas amoureuse de toi cher léon, toi le fils d’Emmanuel, son concurrent, le commerçant dont le grand magasin jouxtait le sien. Les deux hommes se détestaient cordialement, pas une haine à la Montaigu et Capulet mais quand même, une détestation de bonne facture.

Abraham était le plus âgé des deux, il était né en 1858, Emmanuel en 1866. A chaque fois qu’un des deux lascars ajoutait un étage à son immeuble, l’autre suivait. Cela s’acheva au sixième étage, construit par le fils d’Emmanuel après la seconde guerre mondiale. Par toi cher Léon.

Abraham aurait aimé trouver un autre parti pour sa fille chérie, mais Ady a épousé Léon le jeune ingénieur textile qui avait étudié les théories économiques, le jeune homme avait insisté et le cœur de sa fille avait fait le reste.

Ady avait perdu sa mère un mois plus tôt mais le mariage eut lieu. Ady avait vingt et un ans. Elle était belle comme un cœur un peu triste ce jour là.

Après votre voyage de noces qui dura six mois, il fallut attendre encore trois mois pour qu’Alice arrive au printemps 1926. Une belle petite maidele 1 qui porta naturellement le nom de sa défunte grand-mère comme le voulait la tradition.

Les deux grands-pères Abraham et Emmanuel firent semblant de se réconcilier au-dessus du berceau dans la belle maison que tu avais fait construire pour ta famille en haut du Rebberg. Oncle Alfred, venait souvent vous voir, il adorait sa petite sœur et n’ayant pas d’enfants il fut un oncle épatant pour les tiens.

Ta sœur Renée se maria aussi avec un médecin plein d’avenir. Un petit homme, ça te convenait que ton beau-frère ne soit pas plus grand que toi. Tu portais beau. Ady et toi incarniez l’élégance des années vingt puis trente etc.. . Les enfants suivants arrivèrent mais les valeurs de la bourgeoisie de cette époque faisaient que vous ne vous en embarrassiez pas trop. A la fois vous déléguiez les soins et l’éducation tout en les gardant assez proche de vous. Comment je sais cela te demandes-tu? Maman m’a raconté un peu et a reproduit pour un temps vos usages avec nous. Puis elle a tenté de changer.

Un soir d’été à la fin des années 90, alors que ma quête avait déjà commencé nous étions en vacances chez une de mes cousines, la fille cadette de ton fils. Nous avons sorti un vieux projecteur et regardé émus des films que tu avais tourné avant la guerre et pendant vos vacances au chalet d’Adelboden. Au chalet, pas de personnel pour les enfants, juste pour le ménage et la cuisine (je ne sais même pas si Ady savait faire cuire un œuf). Sur ces pellicules précieuses, vous êtes tous réunis, face caméra, vous cinq, Renée et Camille et même Emmanuel et Berthe. J’ai aussi vu les chiens, ceux dont maman parlait. Atout, le berger allemand, laissé dans l’Allier avant le départ en Amérique était là aussi.

Sur un des films vous êtes déjà arrivés à Bellerive et vous jouez à la guerre, un genre de défilé militaire familial et burlesque.  A cette période tu avais déjà été réincorporé dans l’armée et ton père faisait semblant de  défiler avec un balais en guise de fusil. Emmanuel faisait le pitre, puis Oncle Alfred a pris un tuyau d’arrosage et ça a dégénéré, le cameraman s’est reculé. Ça me rappelait mes enfants et leur père sur la terrasse chez nous. Le tuyau reste une valeur sûre. A propos d’eau, ce soir là j’ai pas mal pleuré en voyant maman âgée de sept ou huit ans et vous tous si jeune.

Pour en revenir à ma manière d’enquêter après avoir noté ce que nous avions comme informations, relevé les dates dans les cimetières, j’ai écrit aux mairies d’Alsace et de Lorraine pour demander la copie des actes de naissances, décès et mariages de chacun et de vos cousins, tantes, oncles, parents, grands-parents. J’ai été copier des mètres de microfilms dans les archives départementales et j’ai compilé tout cela en une immense base de données. Tout cela a eu lieu avant qu’internet ne rende les documents accessibles depuis son salon. Mais touts ces documents ne fournissaient que peu d’information une adresse, un nom de témoin, un lien de parenté et nous nous retrouvions avec des noms dans des boites, des liens, des cousinages improbables. J’ai ainsi découvert que quoiqu’on nous dise les aînés ne sont pas de grands prématurés. Vos générations et celles de vos ancêtres aussi goûtaient aux joies du sexe avant le mariage. Juste il n’était pas convenable de le dire, pas convenable de le faire savoir, pas convenable pas bekouvetik, comme tu le disais en judéo-alsacien.  Alice est née à terme et les mauvaises langues en ont été pour leurs frais après avoir calculé le temps séparant la date de votre mariage et sa naissance.

C’est plus tard au Portugal que vous avez commencé à la trouver si peu convenable votre fille. Cher Léon, je ne peux m’empêcher de croire qu’à une autre époque elle aurait pu être heureuse, à une autre époque.

Je t’embrasse grand-papa, je pars quelques jours donc n’attends pas ma visite avant le milieu de la semaine prochaine.

 

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