Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
Photo book

1er avril 2016 : l’installation

Cher Grand-papa

Je reviens ce soir  te voir à l’heure où nous passions avant. Parfois tu dînais déjà, Marie-Hélène te cuisinait les légumes du potager, tu prenais un potage en entrée et quand cette saleté de Parkinson t’handicapait trop, Nicolas t’aidait à terminer, tu mangeais sainement, pas d’excès, de bonnes choses, c’est aussi toi qui nous a appris le goût du bon. Tu étais gourmand de bonbons à la menthe forte quand tu as cessé de fumer, On t’en chipait parfois, mais le plus souvent nous demandions l’autorisation de soulever le couvercle en argent de la bonbonnière du salon. Maman sortait de la salle à manger et jouait quelques notes. J’ai pensé à toi aujourd’hui plus qu’hier, parce que je tremble à l’intérieur et ça ne se voit pas. Tu vois la chipie essaie de faire comme toi mais n’y arrive pas.

Promis, juré, je reviens demain, je ne crache pas par terre ça ne se fait pas 

Scarsdale le 21 octobre 1940

Alice
Nous voilà enfin arrivés, cette journée n’en finissait pas. Lizzie nous a réveillés à six heures ce matin, elle tournait dans la cabine depuis un moment, je l’entendais, bouger ses affaires, se laver, s’habiller. Elle a fini par lancer :
– Allez on se lève les dormeurs, sinon vous ne verrez pas l’arrivée. Réveillez-vous il est six heures, retrouvez-moi à la salle à manger, je file devant : New York I am coming !
Jojo lui a envoyé son oreiller en plein dans la figure pour la faire taire. Elle a filé en claquant la porte de la cabine. Jojo s’est levé de sa couchette et a tiré le petit rideau puis regardé par le hublot il faisait encore nuit. Il a soupiré et s’est dirigé vers la petite salle de bain, la main déjà dans le pantalon de son pyjama.
J’ai crié :
– Tu pourrais attendre d’avoir fermé la porte. Il a ricané sans même se retourner.
Ce matin le petit déjeuner était servi dès six heures, Lizzie nous avait prévenu, elle voulait y être pour le premier service pour pouvoir ensuite profiter du spectacle de l’arrivée.
Après le petit-déjeuner nous avons fini de ranger nos affaires et fermé nos valises et lorsque le soleil s’est levé il était à peine sept heures et quart, Pap a inspecté la cabine et donné l’autorisation de monter sur le pont non sans avoir précisé de bien nous couvrir. Il a mis les bagages dans la coursive et sonné le bell boy pour que les bagages soient emportés en vue du débarquement. Lizzie ne cessait de bavarder, cette fille est infatigable. Maman comme d’habitude est restée dans la cabine pour le petit-déjeuner et n’en est sortie qu’à l’annonce du débarquement. Elle a manqué la Skyline et la remontée de l’East River. Pap nous savait rejoint sur le pont avant.
Il nous a prévenus que le passage de l’immigration serait long et avait rajouté en souriant
– Les filles pensez à aller aux lavabos avant de descendre du bateau !
Les marins et les dockers ont installé la passerelle des premières classes d’abord et le capitaine est venu saluer les passagers.
Pap portait sous le bras une sacoche de cuir lacée avec tous nos papiers officiels, visas, affidavits et je ne sais quoi d’autre d’important. Lizzie et Jojo ont décidé de marcher comme des militaires qui défilent et sont sortis en saluant le capitaine la main collée à leur front. Maman leur a demandé de cesser ces pitreries, les deux s’esclaffaient encore arrivés au bas de la passerelle. Maman les a grondés.
Il y avait des douaniers, des officiers de police et des porteurs sur le quai. Pap a désigné nos bagages et un porteur les a chargés sur un très gros chariot. Nous sommes entrés dans la gare maritime. Tout cela semblait très solennel, nous étions dévisagés et je n’ai pas du tout aimé ça. Quand enfin nous avons pu pénétrer de l’autre côté des vitres, Pap marchait devant en tenant la main de Lizzie pour qu’elle ne court pas comme un diablotin, il a fait signe à nos cousins d’Amérique qui nous attendaient. Maman souriait poliment mais j’ai bien vu qu’elle n’était pas vraiment contente, je ne sais ce qui la chiffonnait tant. Bernice était très gentille avec nous et nous avait apporté des petits cadeaux. Il a fallu attendre que les voitures soient chargées par les porteurs, Joseph Farroll avait tendu une très grande enveloppe kraft à Pap qu’il a rangé dans la sacoche. De l’argent, des papiers de banque, j’imagine. Joseph a proposé que Pap et Jojo viennent avec lui et que les femmes et les filles prennent les taxis. C’était tellement stupide comme répartition, j’ai dit à Maman que nous n’étions pas ce genre de femmes, elle a souri et m’a glissé à l’oreille, il va s’en rendre compte chérie ne t’inquiète pas.
Nous sommes partis en convois vers notre nouvelle maison. La route empruntée ne passait pas par Manhattan, Lizzie a donc demandé quand nous irions voir la ville, personne n’a répondu. Le voyage a duré plus d’une heure. Bernice et Maman parlaient ensemble. J’étais de nouveau inquiète, j’ai eu mal au ventre. J’ai suivi l’itinéraire sur la carte du guide que Maman avait acheté à Lisbonne, nous sommes au nord de Manhattan et il y a une gare, je pense que nous prendrons le train pour Grand Central Station quand nous irons. Finalement nous sommes arrivés à Scarsdale.
Scarsdale est une petite ville, la maison que Pap a achetée est en brique rouge au numéro quinze d’Elm Road, la rue des Ormes, il y a un jardin devant et derrière, mais bien plus petit que chez nous en France. Nous avons chacun une petite chambre. Maman a bien entendu une aide qui l’attendait. Elle ne va pas commencer à faire le ménage ou la cuisine. Misses Wagner parle français, elle est arrivée d’Alsace il y a longtemps, Maman dit que c’est notre maid. Maman est tellement snob parfois.
Je ne sais par quel tour de magie mais une lettre du Portugal nous attendait. Des nouvelles arrivées par avion sur du papier pelure. Grand-papa avait écrit un petit mot pour chacun. Comme il me manque !
Il a fallu vider les valises, ranger nos affaires. Les Farroll sont rentrés après le déjeuner servi par Mrs Wagner. Nous avons tous remercié poliment et nous sommes embrassés. Maman a un cahier où elle note sans cesse des choses. Demain elle va demander son permis de conduire, ici ils appellent ça une licence. Quand elle l’aura, elle ira s’acheter une voiture, un coupé je pense. Maman aime conduire vite et les routes ici sont très larges pas comme au Portugal. Pap a annoncé qu’il nous laissait jusqu’au premier novembre avant de nous inscrire à l’école
– Vous avez presque dix jours pour vous acclimater et il faudra reprendre le chemin de l’école.
Bernice a dit qu’il y avait des vacances pour Thanksgiving. Que le Président Roosevelt avait changé la date de la fête pour faire plaisir aux commerçants. Elle a expliqué que c’était l’occasion de soldes monstres, que Léon et Ida devaient voir cela pour leurs projets commerciaux. Je ne sais pas ce qu’est cette fête américaine. Myriam m’a dit que les gens tuent des dindes pour remercier Dieu, ces gens sont catholiques et protestants et font des sacrifices, incompréhensible ! Grand-Maman va encore s’énerver avec cette histoire mais j’ai bien peur qu’elle ne soit pas encore là à la fin du mois de novembre.
Après le rangement Lizzie est sortie en vélo explorer le quartier avec Georges, notre rue est un cul-de-sac, par la fenêtre je les ai vus passer deux fois, ils s’étaient trompés de sens en partant. J’ai ri toute seule de leur bévue.
J’ai demandé à Maman son médicament pour le ventre, j’ai mal. Elle me l’a donné et m’a dit de me reposer que tout irait bien désormais, ici, que je ne devais pas m’inquiéter. Comment peut-elle dire cela, c’est la guerre chez nous, la famille n’est pas réunie, je n’ai pas de nouvelles de mes amies, je ne sais même pas si elles sont vivantes ou mortes. A Bellerive au moins j’avais du courrier, depuis notre exil pour le Portugal je ne sais plus rien, maintenant que nous sommes ici c’est encore pire, aucune chance que mes courriers ne leur parviennent, qui sait si leurs parents n’ont pas encore fui ailleurs. Pap a dit qu’il me fallait cesser d’écrire en France, que c’était dangereux à cause de la censure de Vichy et des Allemands. Il m’a expliqué cela dans le bateau hier soir. Depuis la défaite de la France tout a changé et Maman qui me dit que tout va aller bien. Mon ventre me fait très mal, Maman dit que je deviens une femme, quelle blague ! Nous avons encore eu une dispute hier soir à propos des garçons et de mon « attitude » avec eux, je n’y peux rien si j’ai déjà un corps de femme et que les garçons me tournent autour. De toute façon je ne connais aucun garçon ici. Quand je suis triste elle me réprimande aussi, elle ne comprend vraiment rien à ce qu’il m’arrive. Parfois j’ai envie de la tuer et puis ça passe.

 

 

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