Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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1er mai 2016 – S’arrêter de courir

S’arrêter de courir et prendre le temps de vivre, juste le temps de vivre. Apprécier la respiration; inspirer et expirer avec ou sans une cigarette. Inhaler la nicotine et éprouver le plaisir du fix qui parcourt tes poumons, parfois te fait tousser même après toutes ces années. Surtout après toutes ces années.

S’arrêter de courir et ne pas pouvoir lire, la frustration du lecteur interrompu. Le lecteur qui perd ses yeux, le lecteur handicapé qui néanmoins peut encore écrire un peu, en faisait des fautes, parce que les doigts et le cerveau perdent leur coordination. La faute à la maladie, la faute à pas de chance , la faute à la loterie du cancer. Ne pas se rebeller contre le hasard et le destin. Le hasard n’est-il pas juste l’invisibilité de Dieu. Le hasard n’est-il pas ici la manifestation du handicap en progrès. Les doigts, le cerveau et le cerveau les jambes, deuxième couple qui m’empêche de courir après mon ombre et me font profiter de l’instant, juste de l’instant , pas de plus tard, pas de demain. Vivre comme si demain ne venait pas. Se réveiller émerveillée d’être encore là. attendre que les yeux se réparent un peu, deux heures, trois heures, ce matin quatre heures pour remettre la machine en ordre. Se dire que demain cela peut encore varier.

Mais demain n’existe pas. Paradoxe de la maladie. Avoir un rendez-vous demain, une distraction pour parler de courir pour elles, parler du cancer et des espoirs pour les autres, de mon échéance,  de ma mise en examen qui se profile si je ne meurs pas d’ici là. Sourire devant ce pied de nez de la vie.

Se retourner et se dire bon anniversaire pour la sortie du livre. Un an est passé, un an plein et entier. Quatre saisons et revoilà le printemps, sans aucune doute le dernier à vivre. Sourire ne pensant aux fleurs des cerisiers, au premier muguet et au premier lilas ramassés dans la semaine, se dire qu’il n’y aura pas de gelée de coquelicots ou de roses cette année. Sourire malgré tout.

S’arrêter de courir parce que les jambes flagellent, mettre de bonnes chaussures pour rassurer le cerveau, pour lui dire tu vois ça tiendra, c’est juste le signal qui est erroné, c’est la méningite la fautive pas les jambes.

S’arrêter de courir et s’allonger.

S’arrêter de courir et sauter comme Alice.

S’arrêter de courir et s’endormir comme toi cher Léon.

S’arrêter de courir et sourire encore.

 

 

5 Commentaires

  1. Ellen

    3 mai 2016 - 13 h 50 min
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    Depuis aujourd’hui, je vous suis ici, Manuela, comme je vous ai suivie au début de votre « Fuck my cancer » alors que vous étiez encore dans l’anonymat.

    C’est le seul moyen que j’ai de vous « rencontrer » désormais, moi qui voulais vous interviewer – je suis journaliste – pour justement faire votre connaissance, avant même la parution de votre livre – le réd’ en chef n’en voulait pas de cette interview – c’est qui? – puis il a dû s’en mordre les doigts, voyant que bien des concurrents ont parlé de et avec vous par la suite.

    Personne ne pourra dire qu’il sait ce que vous vivez, vous-même et vos proches. Je ne peux que m’en faire une vague idée, ayant accompagné l’être qui m’était le plus cher au monde tout au long d’un chemin similaire, mais justement un chemin que chacun vit à sa manière.

    Vous suivre à travers cette lucarne virtuelle me ramène à cette personne, sans douleurs ni tristesse aujourd’hui, si ce n’est un manque toujours présent. Vous lire, cela me ramène à l’intensité, à l’authenticité, et à la beauté simple aussi, des moments partagés quand enfin nous avions saisi ce que ça voulait dire de vivre au jour le jour, d’instant en instant et de lâcher prise sur ce qui était hors de notre contrôle.
    Une leçon que j’oublie pourtant encore parfois, emportée dans le flux du quotidien effréné qui ne veut laisser de place à l' »être ici et maintenant. »

    Je vous suis aussi pour l’authenticité qui est la vôtre, qui dit les choses, simplement, comme elles sont, comme vous les voyez, les sentez, les ressentez, les aimez et les détestez, sans rien à faire de ce qu’en penseront les autres. La colère, l’impuissance, les moments de désespoir, tout comme la conn… humaine et des médecins, je les ai connus aussi.

    Je pourrais vous dire encore bien d’autres choses, mais l’essentiel de ce qui a fait que je me sois attachée à vous à travers vos écrits est dit. Et surtout, cela ne demande aucune réponse. Je n’en attends pas du tout et pense d’ailleurs que vous avez bien mieux à faire.
    J’avais juste envie de vous dire.

    • Cher Léon

      3 mai 2016 - 15 h 05 min
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      Chère Ellen
      Merci d’avoir pris le temps de m’écrire ce message très touchant que j’ai lu avec grand plaisir et émotion.
      je vous embrasse au travers de cette lucarne
      Manuela

  2. IsabelleDeLyon

    4 mai 2016 - 6 h 40 min
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    Je t’embrasse Manuela et te serre sur mon cœur. Un magnifique soleil et des températures printanières ont fait leur apparition sur Lyon, je m’en réjouis, quand tes yeux auront réussi à faire leur mise au point, tu pourras admirer ce printemps qui fait le beau rien que pour toi. Et même si tes yeux ont du mal à faire la liaison avec le cerveau, te poser en sentant la chaleur du soleil te réchauffer, voilà des petits plaisirs dont on ne se lasse jamais. Belle journée Manuela

    • Cher Léon

      4 mai 2016 - 7 h 45 min
      Reply

      Merci Chère Isabelle une magnifique journée aussi pour toi

  3. MARION

    7 mai 2016 - 14 h 38 min
    Reply

    Comment de ne pas être émue par votre témoignage, dans le reportage votre voix est claire et nette et je ne connais personne dans mon entourage avec un aplomb pareil quand on connait la finalité. c’est le printemps, je connais le département de l’ain, je suppose que tous les arbres sont en fleurs, et vous êtes une fleur que le vent emportera!! beaucoup de courage à vous

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