Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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2 avril 2016 : un petit bilan avant l’avenir

Cher Grand-Papa,

J’ai passé une bonne nuit, tout est une question de point de vue quand à la qualité et la durée, l’essentiel est que je suis là. Je n’ai eu que quelques marches à monter pour arriver chez toi. Moins que dans ta maison, une seule volée d’escalier. Ils sont moins larges et ne sont pas recouverts de velours, la rampe n’est pas en bronze ni les portes d’ailleurs, nous vivons plus simplement et crois-moi nous vivons aussi bien que dans l’autre maison . Après ta mort, je n’ai su me séparer de toi mais son rachat et mon inexpérience m’ont conduite assez vite à la faillite. Je ne regrette rien mon cher Léon, la vie est ainsi faite: pour grandir il faut perdre et j’avais beau être déjà trois fois mère je n’étais qu’une enfant trop sûre d’elle et peu réfléchie. Perdre ta maison, notre maison a bouclé le cycle d’une partie de ma vie et entaillé mon cœur une autre fois, mais notre couple en est sorti plus fort, tu avais vu juste, ce garçon était le bon. Tu avais fait construire cette villa pour Addy, Alice et toi et lorsque j’y ai emménagé j’avais déjà mes deux aînés, la petite que tu as connue et le premier garçon. Un second y est né, ou presque, parce que l’hôpital était plus sûr et la délivrance difficile et c’est dans ton salon qu’il a rejoint l’alliance d’Abraham, ton portrait était là et ta bienveillance nous entourait. Les derniers anciens de la famille aussi, et notre famille, ce clan qui n’avait pas encore complètement subi la dislocation était réuni, ému pour accueillir ce petit jeune homme qui porte en troisième prénom le nom de ton grand-père, l’aîné a hérité de celui de ton père, les deux filles aux extrêmes nous rappellent tes filles. Tous ont leur propre nom pour former leur identité, mais un bout de notre histoire les accompagne sur leur chemin de vie.  Ce fut une belle journée d’été cette cérémonie, une journée comme on les aimait, comme tu les aimais. Le mohel était médecin, oncle Camille aurait apprécié l’homme, il était un homme de bien et l’enveloppe a été donnée à une oeuvre. Une mitsva au nom d’un petit qui aujourd’hui a déjà deux enfants. Eh oui, cher Grand-papa, je suis déjà grand-mère, le temps passe si vite sur cette terre. Je ne sais si j’ai été claire l’autre jour mais il faut que je te dise que mon temps ici s’achève dans un bruit extérieur que je tente d’éviter.

Comme toi j’espère ne pas me réveiller un matin, mais je bénis la vie quand j’ouvre les yeux et qu’au bout d’un moment j’arrive à déchiffrer l’heure et à me lever pour monter m’atteler à ce récit que j’espère terminer mais qui restera sans doute inachevé. Cette semaine a été rude, j’ai dû accepter d’être aidée pour les petites choses de la vie, accepter de ne plus pouvoir prendre le volant et partir à ma guise, accepter les mains de mes enfants, la rampe d’escalier, accepter de perdre mon indépendance arrachée en rebelle à moins de dix-huit ans dans le fracas des remarques familiales. Pas des tiennes, tu me pardonnais tout même mes erreurs. L’amour inconditionnel, c’est cela, je l’ai compris plus tard. Bien plus tard. Sans t’offenser tu avais aussi tes défauts et ta parole pouvait être très coupante, nombreux sont ceux qui en ont fait les frais. Cela aussi j’ai dû le recevoir en héritage.

Scarsdale, 26 novembre 1940

Comme chaque matin, depuis leur arrivée en Amérique, Lizzie était la première debout, elle dévalait les escaliers, suivie par le jeune chien que Pap lui avait offert, Sonny boy était un jeune scotch terrier noir, identique à un des deux célèbres chiens de la marque de whisky que Léon buvait volontiers le soir.
La première neige était déjà tombée et les consignes d’Addy étaient claires :
– Tu mets les bottes et ton manteau pour chercher le journal, si le paper boy ne l’a pas lancé sur le perron ! Elle répétait aussi chaque soir :
– Lizzie, essuie les pattes du chien quand vous rentrez, Madame Wagner en a assez de nettoyer derrière toi. Ma chérie, tu passes par la porte de la cuisine s’il te plait.
Chaque matin Lizzie, sortait par devant et Sonny boy sur ses talons elle courait soulevait la neige et s’amusait avec le chien le temps qu’il fasse son pipi. Il aboyait parfois. Certains jours elle entrait par la cuisine mais ce matin elle avait oublié de débloquer la serrure donc, elle porta le chiot jusqu’à son panier pour lui essuyer les pattes. Derrière elle des flocons tombaient de son manteau sur le tapis du couloir, d’une main elle tenait ses bottes et contre elle le chien lui léchait le visage.
Dans la cuisine elle se débarrassa du chien et de son manteau, sortit le lait du Frigidaire et se prépara un chocolat chaud.
Elle ouvrit le journal et rechercha des nouvelles de France.
Léon entra dans la cuisine, il portait une robe de chambre en velours et des chaussons de cuir, il embrassa les boucles de Lizzie et sortit la cafetière italienne. Le matin Madame Wagner venait après le départ des enfants pour l’école, Addy ne se levait pas et Léon lui montait un plateau. Il s’affairait dans la cuisine et Lizzie lui faisait la lecture, tout en mangeant, parfois Léon devait lui rappeler de ne pas parler la bouche pleine. Quand elle monterait se préparer et réveiller les aînés il aurait droit à son journal.
Sonny boy venait mendier des morceaux de tartine, mais Lizzie était intraitable, il avait sa gamelle et devait s’en contenter.
– Pap, les Anglais ont bombardé Marseille
– Passe-moi le journal chérie et file te laver je vais lire cet article
– Attend, il y a aussi eu un bateau rempli de réfugiés juifs qui a été coulé dans le port de Haïfa en Palestine !
– Passe-moi ce journal et file, insista Léon, tu vas être en retard et secoue les autres là-haut !
Lizzie fit glisser le journal à regret, elle n’avait pas encore eu le temps de le feuilleter complètement, évitant ainsi de poser ses empreintes beurrées sur les pages intérieures. Léon put ainsi lire l’article sur Marseille qui était effectivement signé par Gaston Archambault. Ce dernier était donc toujours en France et désormais basé à Vichy. Les avions britanniques avaient bombardé Marseille et Toulon dans la nuit de dimanche, détruit des immeubles et coulé des bateaux selon le papier de Vichy. En page intérieure le correspondant à Londres n’avait pu obtenir de confirmation ou de dénégation ni du Ministère de l’Air ni du Foreign Office, il se contentait des commentaires de la BBC. Léon reposa le journal et se dit que les bombes incendiaires et les tracts anti-italiens avaient bien dû tomber de quelque part. Il y avait eu des victimes civiles. Léon pensa à son beau-frère pilote dans la Royal Air Force. Alfred avait toujours été casse-cou mais peut-être ne savait-il pas encore piloter les gros bombardiers. Avant de rejoindre Londres il appartenait à une escadrille de chasseurs. Addyallait s’inquiéter pour son frère préféré.
Il lut le papier et celui sur Haïfa,
Léon regarda l’horloge de la cuisine, alluma sa première cigarette de la journée, prit le plateau d’Addyet remonta à l’étage des chambres. Il devait se préparer et partir à New York.
– Les enfants, dépêchez-vous, je pars dans une demi-heure et je peux déposer ceux qui sont prêts à l’école.
Il referma la porte de la chambre parentale et entendit Alice et Jojo bondir dans les escaliers en criant
– We’ll be ready, Sir !
Addy était assise dans le lit, adossée elle avait posé sur ses genoux un oreiller. Elle lui tendit les bras pour prendre le plateau en souriant, il lui laissa aussi le journal et passa dans la salle de bain.
Il entendit qu’elle tournait les pages. Il laissait la porte ouverte.
– Léon, les Nazis ont encore réduit les rations alimentaires à Paris, ces pauvres gens sont dans une situation terrible.
Elle enchaîna avec la déclaration du Pape qui voulait la paix, Léon faisait des commentaires acides. Au milieu des sujets sur la guerre Addy lui parla des réclames de Bloomingdale’s et de Macy’s. Elle lui suggéra de passer voir les promotions sur les pyjamas. Léon lui dit que son dressing n’avait pas besoin de pyjamas, la phrase était confuse il se brossait les dents. Il sortit nu de la salle de bain et esquissa devant sa femme quelques pas de danse, une cabriole et alla s’habiller comme le gentleman qu’il était. Addyriait. Costume, chemise et nœud papillon de soie, chaussures cirées, il réapparut et ils s‘embrassèrent amoureusement, Léon souriait, il allait refermer la porte de la chambre lorsque sa femme lui dit :
– Léon, l’enveloppe ! Sur ma coiffeuse.
– Zut, j’aurais eu l’air fin sans les papiers. Que ferais-je sans toi ma chérie ?
– Tu serais ingénieur textile en Angleterre et malheureux comme une pierre avec une horrible mégère comme épouse !
C’était sa réplique favorite.
Il y eut encore des bruits de cavalcades, des cris, un claquement de porte et finalement le calme revint dans la maison. Sonny boy en profita pour montrer son museau et encouragé par Addy il grimpa sur le lit, tourna en rond deux ou trois fois pour finir par se coucher à la limite de sa zone autorisée : la tête sur la couverture de laine et le corps sur la courtepointe damassée il soupira de bien-être.
Addy posa son plateau par terre termina la lecture du journal, se leva et s’installa devant sa coiffeuse, brossa un peu ses boucles. Elle prit son papier à lettre avion, un bloc et commença une lettre pour son frère à Londres.

Cher Alfred,
Je viens de lire dans le Times ce matin, que la Royal Air Force a bombardé Marseille et la côte méditerranéenne, j’espère que tu ne faisais pas partie des pilotes de cette mission. Je suis si fière de ton engagement et tellement inquiète pour toi. Pourquoi ne viens-tu pas ici, tu pourrais sans problème nous rejoindre. Donne-moi de tes nouvelles au plus vite mon cher Alfred. As-tu des nouvelles de Jean à Londres et de la famille, je n’ai pas reçu de lettres depuis notre arrivée ?
Ici les enfants sont enfin à l’école et Léon va ce matin remplir nos dossiers de demande de naturalisation. Il semble déterminé quelle que soit l’issue de la guerre à rester de ce côté de l’Atlantique. Il dit que pour nous, cela suffit, l’Europe ne veut pas des juifs et les Britanniques font leur possible pour les empêcher d’aller en Palestine. Il est si facile d’être juif aux Etats-Unis, je suis épatée par le nombre de charités et d’organisations. Pas une semaine ne passe sans que nous soyons sollicités, même ici à Scarsdale !
Dimanche nous avons été au cinéma à Broadway avec les enfants voir le dernier film de Charlie Chaplin, the Great Dictator. Est-ce déjà projeté à Londres ?
Je te conseille d’y aller, quand tu auras une permission, Monsieur Chaplin a su créer un film qui hélas nous rappelle la terrible réalité du nazisme mais il en a fait une comédie ou il ridiculise Hitler et sa clique. Je ne veux pas te gâcher le film mais il se termine par un discours émouvant et touchant sur le rôle de l’homme et l’endoctrinement. Nous avons dû expliquer à Jojo et à Lizzie ce que Chaplin a voulu dire. La discussion sur le film a duré toute la soirée.
Léon commence déjà à parler d’un déménagement à Manhattan, je sais qu’il a demandé à Joseph de regarder ce qu’il y avait de disponible autour du parc. J’aimerais que nous restions au moins jusqu’au terme de l’année scolaire des enfants, Lizzie est toujours pleine d’entrain et d’une énergie redoutable comme tu le sais depuis ton séjour à Bellerive ; Jojo se fait des amis, il va falloir penser à préparer sa bar-mitsva, Alice est très mélancolique mais elle a rejoint un groupe de théâtre et semble se faire des amies.
Nous avons bon espoir que Bon-papa Bonne-Maman ainsi que Camille et René obtiennent leur affidavit au début de l’année. Léon a consigné des sommes suffisantes pour garantir aux autorités qu’ils ne représentent pas de charge pour la nation américaine. L’avocat des Farroll nous assure que Camille pourra repasser ses diplômes de médecine tout en travaillant au Mount Sinaï avec un de ses anciens collègues de Fribourg qui est arrivé en 1933. New York est remplie de visages connus, les réfugiés ne cessent d’affluer et nous retrouvons, soulagés, des connaissances et amis. Comme tu le vois, mon cher frère, en à peine un mois ici nous avons beaucoup progressé. Je t’envoie mille baisers d’Amérique et une petite photographie de la famille prise le jour de notre arrivée.
Ta petite sœur Addy
P.S As-tu des informations sur le sort qui est fait en Palestine aux réfugiés, je viens de lire un article alarmant sur l’explosion d’un navire français Le Patria et sur les internements dans des camps des survivants de l’explosion. J’espère que la censure britannique laissera cette partie de ma lettre.
Milles baisers encore.

Addy relut encore l’article sur cette histoire absurde et cruelle, ces pauvres gens avaient fuit les Nazis depuis Prague et Vienne par le Danube, traversé la Méditerranée au péril de leurs vies pour finir coulés par l’armée secrète juive afin d’éviter l’internement. Il y avait eu des victimes et les survivants seraient déportés par les Britanniques. Mais dans quel monde vivions-nous, se dit-elle.


 

Lorsque Lizzie poussa d’un grand coup de pied, les bras chargés de ses affaires, le battant de la porte de l’école élémentaire, elle ne vit pas le super intendant qui était derrière et faillit lui flanquer la porte dans la figure, elle se rendit compte de sa bévue, rougit et s’excusa illico. Il lui dit de ne pas être si énergique et de filer dans sa classe, la sonnette retentit. Lizzie courut, monta les escaliers et entra juste au moment où Miss Cathcart allait fermer, la porte.
Elle s’excusa pour le retard prétexta la neige, la voiture de son père et s’aperçut que la moitié de ses camarades n’étaient pas arrivés. La neige encore, le car de ramassage devait être coincé quelque part.
Son institutrice était très gentille, pour Lizzie l’enseignement en groupe était une première ; à la maison avant la guerre et la fuite elle avait eu un précepteur qu’elle partageait avec une cousine de son âge, Alice et Jojo. Cet enseignant italien utilisait la pédagogie du Docteur Montessori et les enfants avaient eu l’habitude de travailler en autonomie, de s’entraider et d’apprendre ce qui les intéressait. Lizzie était passionnée par l’histoire, la géographie, les arts et elle dévorait les ouvrages, tous les livres à sa portée. Addy était une grande lectrice de romans et laissait Lizzie lire ce qu’elle voulait, si elle ne comprenait pas l’enfant demandait ou laissait le livre pour en prendre un autre.
Addy avait eu la chance de rencontrer Maria Montessori lors d’un voyage à Amsterdam dans les années vingt, elle était ressortie de la conférence en ayant pris la décision que ses enfants seraient élevés selon les principes de cette femme exceptionnelle. Lorsque Maria Montessori vint à Nice en 1932 pour parler de la paix, Addy , qui était déjà membre de l’association internationale Montessori, assista à la conférence, Lizzie avait un an., Alice cinq et Jojo trois. Addy avait déjà engagé une élève de Montessori et essayait d’appliquer la pédagogie qui allait à l’encontre des principes de l’époque. Léon était un peu réfractaire, surtout sur la place des enfants à table et d’autres sujets. Lorsqu’ils allaient au chalet à la montagne ou en vacances sans tout le personnel de maison, tout était plus simple.
Agnès Cathcart était une dame bien plus âgée que sa mère, Lizzie l’avait adorée dès leur premier contact, la semaine de leur emménagement, le jeudi soir elle avait téléphoné et demandé s’il était possible que Lizzie vienne en classe le lendemain, il y avait un évènement très particulier et elle trouvait que ça serait dommage que Lizzie manque une telle occasion. Des représentants de la tribu indienne Rainbow venaient à l’école. L’Amérique des Indiens, Léon accepta immédiatement et quand il annonça la nouvelle Lizzie bondit de sa chaise et tourna autour de la table en sautillant, hilare. C’était une coïncidence incroyable, à peine arrivée elle allait rencontrer de véritables Indiens d’Amérique.
Le soir de la rencontre elle avait été encore plus bavarde qu’à l’accoutumée, intarissable sur le vieux chef, le jeune guerrier, la démonstration de tir à l’arc et sa performance au tambour. Jojo et Alice avaient aussi obtenu la permission d’assister à une partie des activités et cela avait évité une crise de jalousie majeure. Depuis ce jeudi soir, Lizzie éprouvait une affection indéfectible pour Agnès Cathcart. Addy était moins enthousiaste au sujet de la rencontre, elle trouvait que la journée ressemblait fort à une exhibition de gentils sauvages comme l’Europe la pratiquait avec les peuples des colonies. Ces véritables Américains, manquaient de reconnaissance, ils méritaient mieux que de se produire dans une école élémentaire. Leur histoire était enfouie dans le sol de tout le comté de Westchester, il y avait eu des fouilles archéologiques et Addy avait lu dans le Scarsdale Inquirer que toutes les découvertes avaient été versées à l’Université de Vassar. Lizzie était trop jeune pour comprendre les enjeux de ces rencontres entre les communautés. Addy lui en parlerait plus tard, peut-être devrait-elle lui acheter des livres sur les peuples d’Amérique. Le plus dur serait de trouver des ouvrages qui ne soient pas des clichés du gentil colon blanc bien éduqué et de l’Indien sauvage.
Lorsque Lizzie demanda à son institutrice si elle pouvait aller à la bibliothèque emprunter Guerre et Paix de Tolstoï, Miss Cathcart lui dit qu’elle ne pensait pas que ce livre était disponible dans une école élémentaire. Lizzie, fut déçue. L’institutrice lui conseilla la bibliothèque de Scarsdale. Depuis un mois elle avait eu le loisir de s’étonner des demandes de cette nouvelle élève tellement différente des enfants de sa classe. Malgré certaines lacunes en anglais, cette enfant s’adaptait très vite, était sociable, souriante et enjouée. Certains jours elle lui parlait de la guerre comme peu d’enfants de neuf ans étaient capables de le faire, elle commentait les nouvelles du jour.
– Lizzie, quoi de neuf aujourd’hui ?
– Nous étions au cinéma à Broadway, voir le Dictateur et j’ai appris samedi une poésie, voulez-vous que je vous la récite, c’est un auteur anglais du 16e siècle, John Donne, vous connaissez ? C’est en prose
Miss Cathcart eut un instant d’hésitation puis répondit
– Non, Lizzie je ne connais pas mais je t’écoute !
Lizzie ferma les yeux, se concentra un moment, debout à sa place et déclama d’un trait :
No man is an island,
Entire of itself,
Every man is a piece of the continent,
A part of the main.
If a clod be washed away by the sea, Europe is the less. As well as if a promontory were. As well as if a manor of thy friend’s Or of thine own were : Any man’s death diminishes me, Because I am involved in mankind, And therefore never send to know for whom the bell tolls; It tolls for thee.
Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne.

Elle s’était appliquée, avait bien insisté sur le dernier vers.
Elle reprit son souffle, guetta les réactions de ses camarades qui semblaient n’avoir rien compris, Mrs Cathcart souriait et la félicita. Lizzie ajouta que ce poème en prose était en préface du livre que lisait sa mère, le dernier livre d’Ernest Hemingway « Pour qui sonne le glas », un best-seller selon la liste du Times. Un livre qu’elle lirait dès qu’Addy aurait terminé ou après le Tolstoï. Elle se rassit songeuse sortit son cahier d’arithmétique.
Le bus finit par délivrer sa cargaison d’élèves et la classe commença par une bonne demi-heure de retard. Lizzie s’ennuya pendant le cours d’arithmétique et récita dans sa tête le poème de John Donne.
Léon, décida de prendre le train pour rejoindre Grand Central Station, il neigeait trop et les routes n’étaient pas dégagées. Il appela Joseph depuis la cabine de la gare de Hartsdale pour le prévenir du changement de plan. Les deux hommes se retrouveraient chez l’avocat, Léon serait à l’heure, il fallait une demi-heure seulement pour rejoindre Manhattan. A l’avenir se dit-il il devrait prendre le train plus régulièrement.
Dans le train qui n’était pas bondé, il réfléchit à ses projets, depuis un mois et leur arrivée tout était chaotique. II fallait essayer d’obtenir les affidavits pour la famille restée à Lisbonne, investir pour ne pas perdre d’argent, écrire à Londres et à Soleure en Suisse aux cousins, essayer d’obtenir des nouvelles des proches éparpillés en France au-delà de la ligne de démarcation et plus loin en Europe, répondre aux demandes des nouveaux arrivants qui l’appelaient. Léon avait aussi prévenu, ses cousins partis d’Allemagne depuis 1933, de leur arrivée et les visites s’enchaînaient. Addy avait de son côté beaucoup d’activités et les enfants s’en sortaient bien, pensa-t-il. Jojo allait sur ses douze ans, il faudrait lui trouver un professeur d’hébreu et de pensée juive à moins que Renée et Camille ne se chargent de cela après leur arrivée. Camille avait été le président de la commission des cours religieux, il pourrait tenter d’intéresser Jojo à ces choses-là. Ni Léon ni Addy n’avaient envie de se replonger dans l’étude du judaïsme. Addy s’y connaissait, elle préférait utiliser les livres en français avant-guerre et maintenant en anglais. Renée et Camille était plus traditionalistes.
L’avocat de Léon était confiant sur les chances d’obtenir les papiers pour la famille, il avait des contacts au Département d’Etat pour régler cette histoire de première guerre Mondiale et d’armée Allemande.
Après le rendez-vous avec l’avocat, Joseph emmena Léon déjeuner chez Petitpas sur la 29e rue, un restaurant français à dix minutes de Grand Central, Léon prit des crêpes Suzette au dessert, il précisa pour se justifier que cela lui rappelait les goûters du chalet en Suisse.

Joseph sauta sur l’évocation du chalet pour demander pourquoi ne pas avoir choisi la Suisse plutôt que l’Amérique.

-Voyons Joseph, le petit caporal a annexé l’Autriche en un clin d’oeil, je n’allais pas risquer la vie des miens en choisissant de traverser un lac. Un océan entre ce malade et ses troupes me semble la meilleure distance entre lui et nous. Et Dieu sait ce que les Japonais envisagent. Un jour prochain nous allons nous réveiller cerner par ces malades de dictateurs.

Joseph ne répondit,pas il demanda la note.
Avant de régler, Joseph sortit de son cartable de cuir une enveloppe pour Léon.
– Je t’ai apporté le courrier, tu as reçu des nouvelles de Lisbonne et il y a des lettres pour les enfants et pour ton épouse. Si, nous ne nous voyons pas la semaine prochaine je ferai réexpédier le courrier vendredi s’il arrive d’autres lettres par bateau ou par le Clipper de Lisbonne. J’enverrai quelqu’un à chaque arrivée.
Léon regarda les enveloppes une à une les retourna pour lire l’expéditeur, il y avait un courrier de Bellerive, visiblement la censure de Vichy l’avait ouvert ainsi que les espagnols de Bilbao puis le bureau américain. Trop de tampons partout. Il lirait cela dans le train, enfin ce qui serait lisible.
A Grand Central il acheta des magazines et l’édition du Washington Post, il réussit à prendre un train à quinze heure et serait donc tôt à la maison. La neige tombait encore lorsqu’il arriva, Léon n’était pas sûr que la voiture soit accessible sur le parking de la gare. En sortant de la gare il remarqua que la couche de neige était bien plus épaisse que le matin. Il demanda au porteur qui fumait à l’abri du porche si quelqu’un avait une pelle pour l’aider à dégager la voiture. L’homme lui répondit qu’il allait en chercher une et qu’il déneigerait pour lui.
Léon le remercia puis paya pour son aide et parvint à démarrer la voiture et à rejoindre la route de Scarsdale. Il passa acheter des provisions et une pelle à neige pour la maison. C’était nouveau comme activité, faire les courses, des travaux d’entretien mais ici il semblait que les hommes ici, faisaient cela. Léon regrettait Matthieu qui aurait organisé tout, il faudrait qu’il demande aux voisins s’il y avait un homme à tout faire dans le quartier, peut-être que Madame Wagner connaissait quelqu’un qui pourrait venir déneiger pendant l’hiver et s’occuper du jardin au printemps. Il se souvenait aussi du temps où ils rendaient visite aux cousins marchands de bestiaux à la ferme à Wintzenheim et où il tombait la veste pour changer la paille. Addy détestait qu’il fasse cela, mais avec ses cousins parisiens il n’oubliait pas que leurs familles venaient de là, du cul des vaches. Il se demandait si à Agen, son cousin Max avait acheté un cheptel de bovins en plus des volailles. Max était réfugié avec sa famille dans un petit village où il pensait que personne ne viendrait les chercher. Il avait acheté une belle ferme avec un terrain agricole important qu’un fermier exploitait pour lui et une jolie villa pour sa famille sur la propriété. A Toulouse, les sœurs de Max étaient bien installées aussi et ses frères et lui continuaient leur négoce d’outillages et de tubes, jusqu’ici sans trop de complications malgré la guerre.
Léon pensa aussi à sa mère qui allait encore trouver une raison pour se plaindre de sa belle-fille, il la voyait dire à son père :
– Tu te rends compte que c’est lui qui s’occupe des provisions et de l’entretien, schreklich (affreux) non ?
Berthe disait toujours non à la fin de ses phrases attendant une approbation qui venait rarement, Emmanuel ne répondait pas. Son père était connu pour ses colères dans les affaires mais avec sa femme il mobilisait toutes ses capacités pour rester placide et souvent silencieux, en public. Ils formaient un couple solide et éprouvaient une affection profonde. Ce qui frappait le plus était leur capacité à argumenter, les anecdotes de leurs chamailleries en tête à tête étaient nombreuses. Berthe prenait ensuite son téléphone pour en informer ou Renée ou Léon.
Ils s’étaient mariés en 1892 et depuis presque cinquante ans, Emmanuel lui disait au terme de leurs prises de bec répétées :
– Mais qu’avais-je besoin de venir te chercher sur ton balcon, avec ton grand nez ?
Réplique qui la laissait songeuse, il n’y avait pas de balcon à la maison de Fellering et son Roméo n’avait pas chanté la sérénade. Léon se demanda pourquoi il pensait à cela, il faillit rentrer dans un trottoir et se concentra sur la route. Si la neige continuait ainsi, il serait inutile de vouloir sortir la voiture demain. Avant de tourner dans Elm Road il dépassa Alice qui rentrait à pied, il s’arrêta après avoir klaxonné. La voiture glissa un peu malgré les précautions de son conducteur. La jeune fille monta à l’avant.
– Oh Pap merci, j’avais les pieds gelés, tu es mon sauveur, dit-elle grandiloquente, en s’asseyant dans la voiture.
Son nez était gelé et ses joues bien rouges, lorsqu’elle l’embrassa. Alice n’avait pas pris de gants ce matin et elle n’avait pas mis de pantalon mais une jupe, nota son père qui se dit qu’il devrait aussi vérifier les tenues des enfants le matin, même celle de l’adolescente de bientôt quinze ans. Il choisit de ne faire aucune réflexion, de toute façon pour aujourd’hui c’était trop tard, inutile de déclencher une tempête supplémentaire, la neige suffisait.
En garant la voiture il se dit qu’il devrait plutôt contacter le bureau de placement des réfugiés pour voir si des nouveaux arrivants avaient besoin de travail, il pouvait aussi loger quelqu’un dans la pièce au-dessus du garage en échange de menus travaux. Il faudrait en parler à Addy ce soir.

 

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