Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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20 mai 2016 : une traversée calme

En octobre 1947 Alice prit le bateau à Cherbourg pour rentrer à New York chez Renée et Camille.
Elle avait séjourné chez sa mère au chalet à Adelboden, rendu visite aux cousins parisiens, vu Lizzie à Genève où sa sœur était interne à l’école Internationale. Au chalet à la montagne elle avait passé un été agréable et tenu compagnie à Ady qui était faible et dont l’infirmière s’occupait bien.
Léon avait réservé ses billets pour la traversée et le train jusqu’à Cherbourg et avait demandé à Paul Rosenberg, le marchand d’art, qui faisait le même trajet avec son épouse et son fils Alexandre de veiller sur la jeune fille. Alice trouva le jeune homme sympathique et intelligent, il était son aîné de cinq ans et serait un parfait cavalier pour les soirées de première classe des passagers du S.S. America.
Alice trouvait Alexandre tellement romanesque, n’était-il pas un ancien combattant des forces libres, il était à Londres comme oncle Alfred et il lui raconta ses exploits de 1944 lorsqu’il participa à l’attaque du train contenant des œuvres d’art volées par les nazis. Une aventure incroyable qui avait laissé Alice muette ce qui constituait un exploit. Il ne se passa rien entre eux pendant la traversée, Alice venait de quitter un amoureux suisse que son père n’appréciait pas, de toute façon Léon n’appréciait aucun des garçons qu’Alice fréquentait. Pour sûr cet Alexandre lui plairait, bonne famille, belle fortune mais les plans de Léon et ceux d’Alice ne coïncidaient pas.
Pendant la traversée les jeunes gens évoquèrent longuement le sort des réfugiés de l’Exodus dont ils avaient suivi les péripéties et les drames tout l’été par les journaux. Alice avait tenu une sorte de journal où elle conservait les coupures de presse de cette affaire qui faisait couler beaucoup d’encre et animait les discussions familiales.
D’autres navires transportant des réfugiés vers la Palestine tentaient de forcer le blocus britannique et il y avait eu un mort à Haïfa la semaine avant leur embarquement. Léon avait été sollicité par le JOINT pour financer les départs et il avait donné une belle somme en soutien à ces actions courageuses. Il donnait aussi de l’argent pour la création de l’état sioniste via différentes associations américaines. Alice et Alexandre commentèrent aussi les déclarations du gouvernement Français et des représentants des réfugiés lorsque l’Exodus avait mouillé à Port Bouc près de Sète pendant l’été.
Un soir en feuilletant son cahier de notes elle relut la déclaration de23 juillet 1947 François Mitterrand, porte-parole du gouvernement
« Dans le cas douloureux, simple du point de vue du droit international, mais compliqué si l’on s’en réfère à l’enchevêtrement des faits, la France a l’intention d’adopter une attitude d’humanité. Si les navires qui transportent les émigrants touchent à nouveau un de ses ports, la France n’a pas l’intention de leur fermer ses portes, mais elle ne les contraindra pas non plus à descendre sur terre. Elle adoptera à leur égard une position humaine en fournissant des secours immédiats à ceux qui voudront demeurer sur son sol. »
Plus tard le gouvernement dit : « Le gouvernement français fait savoir aux immigrants de l’Exodus qu’avec leur consentement, il leur sera donné asile sur le sol français où ils jouiront de toutes leurs libertés. » Une commission d’enquête internationale de l’ONU fut alors mise en place. Le nombre d’émigrants qui avaient débarqué sur le sol français en près de 4 semaines s’élevait à 138
Les autres refusèrent catégoriquement et répliquèrent :« Nous sommes sensibles à l’offre de la France mais nous désirons nous rendre en Palestine, on ne nous débarquera ici que morts. »
Alice avait souligné cette phrase en rouge.
A bord de l’América rentrant à New York les deux jeunes gens ne pouvaient imaginer la vie à bord des navires de la Haganah et combien leurs univers étaient différents de celui des immigrants qui étaient déterminés à rejoindre et construire un état juif au prix de leur vie. Alice n’avait aucun projet pour New York, Alexandre allait travailler à la galerie d’art avec son père. Ils promirent de se revoir. Renée vint chercher Alice au terminal d’arrivée des paquebots. Alice lui raconta immédiatement les aventures du jeune homme, exaltée et intarissable. Renée se dit que la jeune fille devrait reprendre un traitement médical mais n’en parla pas. Elle verrait cela ce soir avec Camille. Camille saurait évaluer la situation.

Alice ne reprit pas le chemin de l’hôpital. Elle chercha un travail et trouva un poste administratif à temps partiel jusqu’aux soldes de janvier chez Bergdorf grâce à son diplôme de la Berkeley school.

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