Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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22 mai 2016 : en guise de conclusion

Cher Grand Papa, Cher Léon
Je pense que c’est la dernière fois que je viens te voir, j’en suis désolée et aussi heureuse.
C’est la fin de l’histoire d’Alice, nous sommes courant 1948 et les événements de 1948 restent flous. Des questions qui n’auront pas de réponse. Plus jamais, faute de témoins. Faute de témoignages et d’archives. La seule chose dont nous sommes sûrs c’est l’issue, la mort d’Alice puis celle d’Ady.
Tous les contemporains d’Alice ont disparu ou les rares restant en vie, n’ont pas de réponses.
Que s’est-il passé cette année-là, en dehors de cette amourette qui a conduit à la grossesse de ta fille. Une grossesse non désirée mais qui sait si cet enfant elle ne l’a pas voulu ? Lizzie pendant ce temps poursuivait insouciante sa scolarité à Genève, c’est du moins ce que les lettres entre elle et Ady au chalet laissent percevoir. Ady se plaint de sa vie diminuée par la maladie tout en restant très vague sur son état de santé réel. Vous descendiez à Genève de temps en temps pour voire les filles, vos filles. Elle avait une infirmière à ses côtés en plus d’une aide-ménagère pour le chalet.
Alice allait à Paris chez Renée qui avait fini par acquérir un appartement où oncle Camille commençait à séjourner et à consulter. Dans sa clientèle beaucoup d’anciens patients français de New York. Des nouveaux aussi.
Tu voyageais, en avion, le plus souvent au-dessus de l’Atlantique. Qu’allais-tu faire aux Etats-Unis ? Des achats pour le magasin, des affaires différentes, je ne le saurai jamais.
J’aime bien qu’il subsiste une zone d’ombre sur la fin, tout comme sur la vie de Lizzie et de Jojo.
J’ai quand même une grande nouvelle à t’annoncer, tes films d’avant-guerre, j’ai enfin réussi à les faire numériser, nous allons pouvoir les regarder tous ensemble et vous voir au chalet et à Bellerive avant guère. La dernière fois et la seule fois où nous avons pu les projeter c’était il y a au moins vingt ans et j’ai pleuré tout mon soul en vous découvrant à nouveau animés et bien vivants. Cette fois ci je prévoirais les mouchoirs pour ne pas renifler trop.
Je n’aime pas te dire adieu, ni même au-revoir. Comme tu sais mon temps continue de se raccourcir aussi ici. Je ne sais pas ce que je choisirai, d’en finir seule en Suisse, ou de continuer à attendre ce temps interminable de ma déchéance physique lente et inexorable et l’hospitalisation en soins palliatifs.
Les jours ne se ressemblent pas et je sens Alice et Ady, la détresse de l’une et la sérénité de l’autre. Mourir est compliqué, laisser les miens est un crève-cœur. Il me reste à préparer les photos qui accompagneront la version imprimée de cette expérience que fut notre correspondance à sens unique. Je procrastine, je retarde comme si cela aura de l’influence sur ma maladie et sur la date de son issue.
Je pourrais parler du monde de 48, de vos espoirs lors de la proclamation de l’indépendance de l’Etat d’Israël, je pourrais imaginer que vous étiez réunis lors du discours de Ben Gurion. Votre émotion bien réelle, tes espoirs réalisés. Toi qui jusqu’au bout a soutenu cette terre et les hommes et les femmes qui l’ont façonnée.
J’aurai pu parler des cours d’arts de Lizzie, de ses amours et de ce beau Sud-américain qui me valut une version hispanique du nom de ton père bien longtemps après cette année 48. J’aurais pu évoquer le magasin et le redémarrage de l’activité. Mais il est trop tard, Alice va choisir la mort et parfois je la comprends, Ady dans son chagrin ne résistera pas longtemps aux assauts de la maladie. Mais toi qu’as -tu ressenti. Quel chagrin t’a dévasté ? Comment as-tu surmonté cela ? Je ne le saurai pas.
Après ta mort j’ai racheté avec mon frère votre maison, ta maison pour en faire la nôtre. Un attachement déraisonnable qui m’a amené à la perdre plus tard. Un échec mais quelques années de bonheur. J’ai quitté la ville et ai créé une autre vie loin de ce passé. Il m’a fallu du temps pour renouer avec nous et encore plus longtemps pour tenter de dénouer la pelote de l’histoire et tricoter ce récit un peu décousu.
Voilà Grand-papa, nous arrivons au terme, à la fin inachevée.
Laissons-là ainsi Cher Léon.

Alice plonge de ce balcon, suspendue un instant dans les airs, je lui dis que je l’aime et que je vous aime tous, vous mes morts et vous mes vivants. Je ne vous dis pas au revoir et vous remets dans mon cœur à votre place.

4 Commentaires

  1. Gekko Hopman

    22 mai 2016 - 6 h 28 min
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    Cette ultime phrase, sèche comme un jet de pierre, vibrante comme un reflet, elle me transperce le cœur. Elle fait mouche.
    Je t’aime.

  2. Anne-Claire

    22 mai 2016 - 10 h 11 min
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    Merci Manuela de partager cette histoire, ton histoire et par la même occasion de nous faire passer de tes nouvelles.
    Que les vents soient doux et tendres pour toi.
    See you someday maybe.
    Une grosse bise depuis Barcelone.
    Anne-Claire

  3. Christelle

    22 mai 2016 - 21 h 51 min
    Reply

    Bonsoir, j’ai suivi ce Cher Léon depuis le début, je vous dit un grand merci, merci d’avoir partager cette histoire, votre histoire, bravo pour avoir fait toutes ses recherches, que beaucoup ne font pas pour savoir l’histoire de leur famille, celle qui leur a permis d’être ici, là aujourd’hui. J’ai adoré vous lire, j’ai adoré entendre votre voix, qui raisonnait même à ma lecture de chaque billet quand elle n’était pas. Je vous embrasse fort, que la douceur et la tendresse vous accompagne.

  4. J.Noel

    29 mai 2016 - 16 h 55 min
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    mourir à un moment c’est plonger, je ne suis jamais passée (pour l’instant) par là, mais je me doute bien, il faut plonger, « cul par dessus tête » disait je ne sais plus qui je ne sais plus où. Un bien beau récit plein de zones d’ombre, qui m’a fait penser à celui de ma famille que je n’écrirais sans doute jamais. Les miens ne sont pas partis, et n’étaient pas juifs, mais bon y aurait à raconter. Grand Papa cher Léon a dialogué, c’est sûr, par moment, il m’a semblé l’entendre. Moi aussi je pense à Alice. Bien à vous. Juliette

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