Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
Photo book

31 mars 2016 : partir encore

Cher Grand-Papa,

Je profite du calme de la maison pour t’écrire, j’ai besoin de ce silence lorsque tout le monde dort. Je vais d’abord te donner des nouvelles, mon cerveau prend la tangente  et me laisse depuis peu dans un grand désarroi. Tu sais que j’ai eu une vie pleine de rebondissements plus ou moins heureux. Si demain je pars, si je fuis, si je quitte mon pays, si je suis ton chemin, je n’emporterai avec moi que l’amour des miens et un cœur plein. Je suis assise à mon bureau et je pense à ces nuits où je rentrais trop tard, trop jeune où maman était dans la cuisine ou sur la terrasse, elle fumait et lisait, sans vraiment m’attendre. Parfois elle grondait et me disait de filer me coucher. Mon arrivée gâchait sa solitude choisie. Un dernier été sacrément mouvementé.

Je me souviens de loin, je me souviens bien. Je me souviens de toi et de ton odeur, de ta peau brûlante et douce quand tu sortais de ta chambre, rasé et habillé. Tu mettais du temps à te pomponner, à nouer ta cravate puis à la faire nouer. Élégant, raffiné, tes costumes bien coupés, tes chapeaux brossés. Je me souviens aussi quand il afallu t’enlever les clefs de la voiture et la rage dans tes yeux, cette vieillesse qui te privait de ta liberté. Cher Léon je t’aimais.
Je me souviens de Lizzie de son rire. Je me souviens des chevaux à pédale que tu nous avais acheté. Je me souviens d’un petit manège installé près de la cabane à outils du jardinier. je me souviens de ton potager et de ton valet de pied.
J’ai perdu beaucoup. J’ai ri encore plus. J’ai gardé ta théière en fonte, ta robe de chambre en soie et la doublure de ton manteau.  Je me souviens des glissades sur le talus avec mes cousines, je me souviens des petits chats du chalet d’Adelboden, du goût du lait fraîchement tiré et du pain de Gênes.

Je me souviens du piano d’Addy, de maman qui s’asseyait à peine, elle jouait un peu pour toi, pour elle, pour se rappeler qu’avant tout était différent. J’arrête de pleurer et je reprends l’histoire. Parce qu’encore aujourd’hui je choisis la vie. (Marie- France, mouche-toi s’il te plaît)

Caldas Da Raina, le 14 octobre 1940

Alice
Nous embarquons dans quelques heures, j’ai terriblement peur que les Nazis ne coulent le bateau avec leurs U-boot ou que nous soyons bombardés par la Luftwaffe. J’ai terriblement peur de partir, nous avons déjà fui deux fois, d’abord en 1939 quand Pap a acheté la maison à Bellerive sur Allier, puis en juin cette année pour traverser l’Espagne et arriver ici. Pourquoi Pap veut-il que nous partions encore plus loin ? Nous avons dû passer une visite médicale à Lisbonne dans les locaux de la compagnie maritime, il a fallu faire un jeu complet de photos d’identités. Maman a emballé nos affaires dans des malles avec Flora, Renée et Grand-maman. Elles n’ont pas pris tout ce que Mathieu le chauffeur de Papa avait réussi à amener de Bellerive dans le camion, tout ce qui avait déjà été déménagé de la maison. Le camion a été vendu à un garagiste de Lisbonne qui l’a récupéré au port, Mathieu est reparti avec la Bugatti de Maman jusqu’à Bellerive où il doit la cacher chez des amis de Pap puis il va rentrer à Mulhouse en train, il habite, avec sa femme, chez nous malgré les Boches qui ont occupé la maison, Ce sont des médecins de l’armée qui se sont installés.
Pap lui avait procuré tous les papiers. Quelle aventure pour ce pauvre Mathieu, il a dû traverser deux frontières et la ligne de démarcation. Il a fait passer un courrier par la Suisse pour rassurer Pap, il est bien arrivé. Il a donné des nouvelles : la maison est occupée et les médecins nazis qui travaillent à la clinique où Oncle Camille soignait ses malades. Ils y traitent seulement des militaires. Maman est toute chamboulée à l’idée que notre maison soit occupée par des gens qui nous veulent du mal. Heureusement que nos lits sont à Bellerive, je ne supporterais pas qu’un Nazi dorme dans mes draps. Tout est si compliqué. Maman a pleuré et dit qu’elle ne retournera jamais dans cette maison, celle que Pap a fait construire pour elle juste avant ma naissance. Le pire dans toute cette folie c’est que nous ne partons que tous les cinq, les affidavits ne sont pas arrivés pour les autres membres de la famille. Grand-père et grand-mère, Oncle Camille et Tante Renée qui de toute façon ne veulent pas laisser Grand-papa et Grand maman seuls ici. Pap a promis de tout faire depuis New York pour les faire venir vite.
Pap est très préoccupé, il a reçu des nouvelles de Vichy par le numéro du New York Times après la nouvelle année ou plutôt le jour de Roch Hachana, le 3 octobre 1940 ce vieux maréchal a sorti une loi contre les juifs. Pap dit que cela va faire comme en Allemagne et que pour ceux qui ne peuvent partir cela va être terrible, il a parlé de Dachau, ce camp où était le cousin de Maman. Oncle Camille était heureux de l’acquittement de Georges Mandel, il lisait en traduisant l’article et nous a appris que Pétain était tellement fâché du verdict du Maroc que Mandel devrait repasser en jugement. Il a lu une liste d’autres juifs jugés en France, je n’ai pas tout compris mais cela se passe près de la maison de Bellerive, heureusement nous sommes partis. Maman lui a dit de cesser tout de suite, pas devant les enfants. Pap et Oncle Camille ont toujours bonnes informations, il a fait partir quelques uns de ses cousins Allemands depuis 1933. Je vais peut-être revoir Willy, le dernier qui est passé par chez nous, c’est un beau garçon il a dix-huit ans, quatre de plus que moi, il pourrait me faire visiter New York. Maman nous a fait travailler notre anglais quatre heures par jour depuis notre arrivée. Nous ne parlons plus français avec elle, enfin presque plus, elle insiste pour que nous puissions aller à l’école dès notre arrivée. Lizzie est toute excitée par New York elle dévore les livres que Maman a trouvés à Lisbonne et les documents de l’ambassade et de l’American Joint qui distribue des feuillets d’informations aux candidats à l’émigration. Elle s’est fait une liste des endroits qu’elle veut voir en premier, elle découpe dans le New York Times les publicités des cinémas et tout ce qu’elle veut visiter en arrivant, elle colle les coupures de journaux dans un cahier où elle note ses secrets. Elle se promène sur la terrasse en parlant anglais toute seule, elle joue à « je suis américaine ». Lizzie est bien la seule à avoir envie d’aller à l’école. Elle parle portugais couramment, elle a un don pour les langues elle est de bonne humeur tout le temps, elle n’a que neuf ans, elle est tellement insouciante.
Oncle Camille passe une partie de son temps libre à lire les journaux dans toutes les langues qu’il connait, il les récupère en allant soigner les malades. Il dit que les gens sont désespérés. Lorsqu’il croit que nous, les enfants, sommes assez éloignés il raconte des histoires horribles de gens qui se tuent de désespoir à la suite d’une lettre de refus du consulat américain ou d’une lettre d’Allemagne. La nuit je fais des cauchemars.
Grand-Papa n’a pas desserré les lèvres depuis ce matin, il m’a pris par la main et m’a emmené marcher sur la plage. On a enlevé nos sandales pour aller au bord de l’océan, comme il a mal au dos j’ai replié son bas de pantalon pour qu’il ne se fasse pas gronder par Grand-maman. Il fumait en tirant fort sur ses cigarettes et ne m’a pas lâché la main. Il ne viendra pas au port. J’ai si peur de ne plus le voir, jamais, jamais. Depuis que nous avons passé la frontière après la dernière nuit à Biarritz, je vis avec une boule au ventre. Je dors mal, Maman a commencé à me donner des gouttes de Véronal le soir depuis quelques jours. Elle a choisi de nous installer à Caldas da Rainha pour que nous puissions passer l’été à la plage. Le monde est en guerre et nous devons améliorer notre tennis, nager en mer et prétendre que la vie continue. Certains soirs Pap emmenait Maman à Estoril, ils étaient invités, dans des hôtels très chics à des soirées, par des gens qu’ils connaissaient avant la guerre, tous ont promis de se retrouver à New York.
Oncle Camille parfois sort son matériel de peinture et peint le paysage depuis la terrasse, il note aussi dans un cahier ses réflexions sur la guerre et l’exil.
Après notre passage des Pyrénées vers l’Espagne il a écrit un texte magnifique :

La voilà franchie, cette frontière, qui me semblait toujours être un rempart protecteur et bienfaisant, et qui est devenu un mur de prison. Et comme pour nous faire sentir jusqu’au bout toute l’amertume de l’émigration, c’est à travers ce Midi si doux et si… français, à travers ces lauriers en fleur, ces pins et ces sombres cyprès que nous conduit l’épuisant chemin de l’exil. Alors, vraiment, tout ce ciel pur, toute cette terre de France ne seraient plus « chez nous » ?
De tout cela je serais retranché comme est retranchée une hirondelle d’un paysage d’hiver ? J’ai lu hier des réflexions sur l’esprit français. Une inexprimable nostalgie m’a secoué jusqu’aux larmes. On y parle du sentiment instinctif des nuances, de la politesse française.
Être poli, dit l’auteur, c’est sans doute savoir saluer, mais c’est avant tout, pour nous, éviter ce qui pourrait blesser, même simplement chagriner. C’est pratiquer cette réserve nécessaire qui rend aux autres la vie plus agréable.
C’est une affaire de compréhension et de nuances et c’est ce qui faisait dire à Lord Chesterfield : « Un Français qui joint à un fonds de vertu, d’érudition et de bon sens les manières et la politesse de son pays atteint la perfection de la nature humaine. »
Les esprits forts (et ils se croient forts parce qu’ils sont lourds et pesants) ne semblent plus tolérer dans la cité cette perfection de la nature humaine devant laquelle le monde entier était à genoux.
Je sais bien, ce n’est là qu’une éclipse, qui obscurcit le ciel lumineux de notre pays. Une des plus sombres pages de notre histoire s’écrit de nos jours. Le pays qui, il y a quatre siècles, a chassé ses Juifs, devient la première étape des réfugiés.
C’est ici que s’est développé ce croisement, ce curieux mélange de civilisation judéo-arabe qui ressemble si étrangement à ces fleurs exotiques transplantées sur la terre d’Europe. Je n’ai aucun goût à admirer les beautés du paysage. Je n’ai qu’un désir :
Quitter le vieux continent pour éteindre le brûlant souvenir d’une grande déception.

Avant de te quitter ce matin, il faut que je te dise que j’ai encore une fois ouvert ma bouche ou plutôt mon stylo ( en vrai c’était mon clavier d’ordinateur) et que j’ai des ennuis avec la justice de mon pays. Rassure-toi Grand-Papa, la cause est juste et tu m’as appris qu’il fallait prendre des risques. Ne t’inquiète pas pour moi, ni pour les noms des nôtres. Je n’arrive pas à la cheville du cousin d’Addy mais les gens ici me défendent avec fougue et personne ne me fera de mal, ma famille est forte et son amour me porte. Je t’embrasse Grand-Papa, j’ai des courriers à faire aux petits-enfants que j’ai et à ceux à naître. A demain peut-être mon cher Léon.

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