Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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6 avril 2016 : un matin pas comme les autres

[épisode précédent]  Cher grand-Papa

Le 6 avril 1996 il y a vingt ans ce matin, je gravissais avec ma voiture poussive la route menant de Bregnier-Cordon au village d’Izieu, dans l’Ain. Nous étions un bon nombre pour qui cette journée avait du sens, c’est dans ce petit village que furent raflés quarante quatre enfants, et 7 adultes qui les encadraient. C’était un jeudi saint, jour férié dans la France du Maréchal Pétain. Bref un jour sérieux. Sérieux aussi pour moi car le dirigeant  de cette expédition n’était autre que Klaus Barbie, le bourreau de mon beau-père chéri,  Marcel, et de tant d’autres. Tu te souviens de lui, vous étiez assis sous la Houppa le jour de notre mariage. Tu avais fait un gros effort c’était il y a trente-sept ans cette cérémonie. Tu ne seras pas là, pour mon enterrement, mais tu seras dans le cœur des miens avec nos morts. Cette liste longue d’hommes et de femmes que je récite chaque Kippour pendant l’office d’Yzkor ou au printemps pour Yom Hashoah. Cette liste où Alice est nommée par moi depuis déjà plus de vingt-ans je la vois sourire éclatante et je ferme les yeux. La vie est ainsi faite grand-papa que mon nom sera ajouté aux célébrations d’automne cette année, sûrement à la fin avec la lettre W. J’aime arriver en dernier, surtout quand tout a commencé , ça m’évite de saluer et en partant de dire au revoir parce que la porte s’ouvre et je file à l’anglaise.

Voilà il est 1.37 ma matinée n’est pas brillante, mais tout à l’heure j’aurai droit à une nouvelle drogue alors je ne perds pas espoir, pas aujourd’hui. Aujourd’hui n’est pas une bonne date pour partir. Je tiendrai encore quelques jours. Le temps de terminer quelques choses

Je reviendrai plus tard , je vais essayer de dormir un peu encore.

à plus tard cher Léon.


Entre deux maisons

2.45 AM
Jojo portait son uniforme de scout ce matin là et Addy le conduisit au point de rencontre à la gare de Scarsdale, il retrouva une partie des boys de la session de juillet plus des nouveaux de la troupe qu’il ne connaissait pas. Il repartait pour trois semaines à Sage Hill et était content d’éviter les corvées d’emballage du déménagement prévu en fin de semaine pour South Orange dans le New Jersey.

Cette fois il avait un nouveau couteau suisse, donné par oncle Camille et Grand-Maman lui avait confectionné un tsemetkuche coupé en petits losanges et rangés dans une petite boite de fer blanc pour les petites faims du soir dans son sac de couchage sous la tente.

Alice avait passé la semaine collée à son grand-père et ils avaient été prendre les billets pour la traversé de l’Amérique en train, elle ne retournerait pas dans la clinique du premier traitement par insuline et electro chocs mais accompagnerait Renée et le couple âgé à Yolo, à côté de Sacramento, dans la maison de Rosalie.
Renée devrait s’assurer qu’elle prenne ses médicaments et qu’elle prépare son entrée à la Columbia High School en révisant son anglais. L’école qui serait son nouveau lycée à l’automne était un établissement renommé qui accueillait les enfants de South Orange et Maplewood. Lizzie était inscrite pour un autre summer camp mais rentrerait chaque soir, Addy avait jugé que la séparation ne devait pas être aussi longue et au moins Lizzie s’occuperait du chien qui devenait de plus en plus cabochard et les bêtises de la petite en juillet avait laissé présager d’une belle autonomie, elle avait de l’auto-stop avec sa counselor, à dix ans, Addy s’en était plainte au responsable du camp, sans en faire un scandale dont elle était largement capable, elle fit comprendre qu’elle ne payait pas pour ce genre d’expérience dangereuse.
Pour la rentrée des deux plus jeunes tout était aussi prêt et l’école élémentaire de South Mountain serait parfaite, proche de Beech Spring Road sur la colline, certains jours ils pourraient s’y rendre à pied.

Les malles osier et les bagages firent leur apparition à nouveau, Addy engagea en avance une femme de couleur pour les aider, Mrs Wagner ne voulait pas les suivre et Nana serait la nouvelle maid et la nounou de Lizzie. Elle habitait aussi un quartier de la petite ville bourgeoise de South Orange et Addy l’avait préférée aux candidates envoyées par l’agence de placement. Nana avait des enfants et sa famille était installée depuis longtemps. Lizzie lui avait demandé si elle était du Sud des Etats-unis et si ses ancêtres travaillaient dans une plantation, déçue par la réponse négative elle s’illumina quand Nana sortit d’un panier un plat créole et des biscuits encore tiède, que la petite engouffra sans se faire prier assise seule à la table de la cuisine.

Camille avait trouvé une place d’étudiant au Mount Sinaï Hospital et se rendait chaque jour au laboratoire d’hématologie en attendant la reprise des cours, il devait repasser trois années de médecine, mais le doyen lui avait dit que cela ne serait qu’une formalité. Il reprendrait aussi des consultations pour les réfugiés français et son ordonnancier français ferait l’affaire le temps de trouver un collègue si besoin. Il allait louer un appartement à Manhattan en attendant le retour de sa femme et de ses beaux-parents qui seraient là pour la nouvelle année juive date à laquelle ils avaient prévu d’emménager ensemble sur la Cinquième Avenue. Camille avait aussi repris les contacts avec les français de de Gaule et préparait un cours destiné aux jeunes femmes voulant devenir infirmière. On lui avait proposé une émission de radio pour les alsaciens, cela l’amusait comme expérience. Sa rentrée serait donc bien occupée. Il partit quelques jours à Boston rendre visite à son ami le Professeur Thannhauser et à son épouse qu’il n’avait pas revu depuis sa visite dans le Massachusetts en 1936, ils avaient alors effectué la traversée sur le Normandie  et étaient restés tout un mois à Boston avec son ancien professeur, grand spécialiste du diabète et des lipides, il parlerait avec lui du cas d’Alice et son opinion serait décisive, sur la poursuite ou non du traitement de la jeune fille et aussi sur la goutte de son beau-père qui devrait un peu se calmer sur le schnaps de fin de repas.

Pr Thannhauser

 

Léon reçut un appel des Spira de Bâle qui les invitait à souper en ville pour Shabbat. Berthe se plaignit et dit que son pickel devait être mangé. Elle apporterait donc sa viande déjà cuite et un strudel au pommes primeurs.

Vint l’appel de Marc Chagall et Camille partit avec sa trousse pour Manhattan, Ida sa fille avait besoin de lui.

 

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