Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
Photo book

6 mai 2016 : Madame Albertine et le redoutable

Cher Léon, Cher Grand-papa,

J’étais fascinée par la caisse enregistreuse du quatrième étage du magasin.Celle qui était sur la mezzanine au fond juste avant l’administration du magasin.

C’était la caisse principale du magasin. Celle où se réglaient les achats groupés des clients qui allaient et venaient dans le grand magasin. la caisse était tenue par Madame Albertine, une femme imposante à l’image de sa caisse, d’un modèle ancien datant des années quarante elle présentait une rangée de boutons pour les milliers, les centaines, les dizaines, les unités, et deux rangées pour les centimes d’une couleur noire une autre série de boutons de couleurs permettait de calculer un sous-total par famille d’article, un total et d’appliquer une soustraction du montant d’une remise qui se calculait à part, sur une calculatrice à manivelle avec ruban papier ou en additionnant des échanges ou des bons de réductions verts avec imprimés en grand : Magasins Schwab.

Madame Albertine trônait sur son fauteuil elle avait aussi la responsabilité du carnet de chèques de réduction et de bons d’achats pour les bons clients et pour nos propres remises sur nos achats. Lorsque je voulais quelque chose dans le magasin, je devais réunir plusieurs conditions, soit avoir de quoi payer avec ma réduction de fille de la famille, soit moins 40% du prix de vente soit ne pas avoir épuisé mon compte achat et alors Madame Albertine décomptait mes trésors et les imputait sur une liste. Soit cas le plus fréquent je n’avais plus l’un  et déjà épuisé l’autre et il fallait te demander l’autorisation pour ce dépassement de budget. Jamais tu ne demandais ce qu’étais l’achat si c’était un jouet, un élément de papeterie, un vêtement ça ne intéressait pas. je n’avais pas à te le demander. Madame Albertine, sanglée dans son corset et sa gaine sous sa robe épaisse, quittait l’arrière de la caisse centrale, traversait un petit palier, passait une porte vitrée à côté du standard téléphonique qui était aussi vitré et suivait un petit couloir pour ouvrir la double porte capitonnée de cuir rouge de ton bureau puis toquait pour voir si tu étais libre. jamais elle ne décrochait le téléphone pour t’appeler. C’est toi qui appelait, personne ne te dérangeait dans ton bureau où le plus souvent tu lisais les journaux en fumant une cigarette. Je ne le savais pas mais tu ne dirigeais plus le magasin lorsque j’étais enfant, c’étais nos parents qui avaient repris la direction opérationnelle, toi tu étais l’autorité morale et historique. Dans ton bureau il y a avait aussi un standard téléphonique ancien avec des fiches à brancher pour prendre les lignes extérieures ou écouter les conversations internes. Sport auquel tu m’avais initié.le tout était de ne pas respirer dans le combiné pour ne pas se faire entendre. Dans ton bureau il y a avait accroché au mur les portraits d’Emmanuel et Berthe peints par un inconnu mais de très bonne facture., peut-être le même peintre qui a réalisé le portrait d’Addy qui était dans le salon chez toi. Il y avait aussi un canapé et deux fauteuils clubs en cuir beige où parfois tu faisais une sieste, parfois moi aussi quand j’étais petite.

Madame Albertine revenait avec ta réponse qui était souvent positive, si par hasard et parce que j’exagérais la réponse était non j’étais convoquée dans le saint des saints pour une explication. J’avais une seconde chance, il ne fallait pas la laisser passer. Tu me demandais pourquoi ces dix huit stylos billes ou ces quatre pots de colles blanches .. et souvent j’avais une bonne explication .. c’était pour la collecte des enfants nécessiteux de l’école ou une autre demande. Tu scrutais ma chutspah punem (face de toupet) pour chercher si un mensonge s’y cachait et lorsque tel Salomon tu avais pris ta décision, tu acceptais,  tu décrochais le combiné de ton standard insérait une fiche dans le trou correspondant au poste que tu appelais et Madame Albertine répondait « oui Monsieur Léon », la porte du bureau était toujours ouverte on l’entendait en stéréo, et tu ajoutais, mettez-le sur mon compte, tout est en ordre et l’affaire était réglée. Je ressortais avec un baiser sur le front et un merci Grand-Papa et en bondissant, je passais devant Madame Albertine en la saluant et courait au milieu du rayon tapis en direction de l’escalier pour redescendre au premier étage en sautant dans les escaliers les marches quatre à quatre ou sur la rampe. Si je croisais un client je ralentissais, si c’était une employée j’avais droit à un bonjour Mademoiselle Manuela et si c’était mon oncle une engueulade pour ne pas courir partout. Maman aussi me grondait mais plutôt parce que j’arrivais échevelée et débrayée dans son petit bureau au fond de l’étage du rayon enfant, après ma cavalcade folle dans les étages.

Tu étais redoutable, j’y ai pensé lundi lorsque un journaliste est venu m’interviewer et que j’ai utilisé ce mot pour me qualifier, redoutable comme madame Albertine, imposante derrière son immense caisse enregistreuse chromée et de bois parée.. “L’homme qui n’a rien à perdre est redoutable.” disait Goethe, la femme qui va mourir non plus puis-je rajouter.Tu n’avais plus rien à perdre si on y réfléchit bien, tu avais tout et tu avais perdu ta femme et une de tes filles, ta santé vacillait déjà lorsque j’étais enfant.

Redoutable si on réfléchit plus,ça n’est pas si grave d’être redoutée, mais doutée à nouveau n’est pas le sens c’est « à craindre fortement » qui est le sens de ce mot; Peut-on craindre légèrement?

Redoutable c’est aussi le nom donnée à un sous-marin grand-papa une arme de guerre. Nous voici redoutables ensembles n’ayant plus rien ou tout à perdre.

Je garde de ces épisodes au magasin avec toi un souvenir tendre même si l’examen que tu me faisais passer faisait battre mon coeur fortement, c’est à cela que l’on ressent qu’on est en vie.

Je reviendrai demain grand-Papa, il faut qu’on avance sur l’histoire d’Alice et sur la libération de la France.

Je t’embrasse

 

1 Commentaire

  1. Sabine

    6 mai 2016 - 7 h 20 min
    Reply

    Quelle émotion tous les matins en lisant vos billets de blog !
    Vous êtes ma compagne de petit-déjeuner: je lis votre billet dans la sérénité de ma cuisine, devant mon bol de café. Parfois je vous écoute lorsque vous postez un enregistrement et alors, vous êtes la seule voix dans ma maison silencieuse…
    Je vous remercie de tout coeur de partager avec nous l’histoire de votre famille et aussi vos messages de sagesse.
    Je me permets de vous embrasser et je vous souhaite encore beaucoup de putains de belles journées !

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