Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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8 mai 1945 : Après la libération de l’Europe, devenir citoyen américain

Cher Grand-Papa, Cher Léon

Nous sommes le 8 mai, c’est un jour férié même si aujourd’hui nous sommes dimanche, nous nous souvenons de cette date qui célèbre la fin de la deuxième guerre mondiale. Comment ne pas penser à vous tous. Ce 8 mai 1945 vous vous êtes levés et vous avez commencé votre journée, Sonny boy a été sorti pour sa promenade dans le Parc et Lizzie est partie à l’école. Alice avait probablement cours à La Berkeley School et peut être as-tu été le seul à apercevoir le message de l’Associated Press à Times Square annonçant la victoire.

Le seul de la famille à ne pas avoir d’horaires, tu te diriges vers le bureau de Joseph Farroll pour donner tes ordres de Bourse avant l’ouverture de Wall Street. En sortant après neuf heures, tu auras accéléré le pas et tu seras rentré prévenir Addy, comme un million d’autres habitants de la ville tu auras tenté de joindre par téléphone le reste de la famille : tes parents et Camille et Renée, tes amis français et Joseph. La clameur de la foule se rassemblant au Parc  et sur les avenues menant à Times Square sera montée jusqu’à la terrasse de l’appartement.

Addy aura pensé en premier à son cher frère Alfred et espéré que le commandement britannique ne le déploiera pas avec son escadrille dans la zone Pacifique où la guerre faisait encore rage malgré le contrôle d’Okinawa, les Japonais ne se rendaient pas. Vous vous êtes enlacés, peut-être une larme ou deux ont-elles trahi tes émotions patriotes. La France était déjà libérée mais cette victoire représentait tellement plus. douze ans de nazisme à balayer. Douze ans de souffrances pour des millions d’européens.Six ans de guerre, des millions de morts et tous ceux qu’on allait encore découvrir. Toute cette histoire à écrire. Toutes ces vies détruites.Tu sais Grand-Papa que j’ai aimé chercher les traces. Pas uniquement les vôtres mais celle des réfugiés, celles des survivants et celles des morts. Les traces des sans voix. Souvent j’ai retrouvé des descendants et j’ai eu l’occasion de raconter leurs histoires de rendre aux disparus une identité. Plus qu’un nom dans une liste, plus qu’un papier dans une archive. Bon revenons à ce huit mai 1945

La réaction des New-Yorkais sema une pagaille considérable, défilés spontanés du Garment district jusqu’à Central Park, plus d’une demi million de personnes dans les rues, mais le tout dans une ambiance aussi festive que pour l’approche de la nouvelle année. La grande majorité des habitants cependant continua ses activités, usines, écoles et bureaux restèrent ouverts. Le papier flottait aux fenêtres des grattes-ciels, les lignes téléphoniques furent saturées par plus d’un million d’appel, un peu plus que lors de l’ouragan du quatorze septembre quarante quatre; Le métro était bondé vers les stations de midtown d’où une foule continue émergeait pour célébrer. Il n’y eut pas d’incidents ni la police ni les pompiers ne lancèrent de rappel de leurs effectifs. Dans les autres burroughs de la ville il en était de même, quelques rassemblements mais l’essentiel des Newyorkais gardait en tête les événements dans le Pacifique et  le deuil du Président et commandant en chef de l’armée. Franklin Delano Roosevelt était mort victime d’une rupture d’anévrisme cérébral le 12 avril. Cela faisait ne faisait pas encore un mois. Trop de familles étaient également dans le deuil depuis le débarquement en Normandie et d’autres allaient encore devoir êtres prévenus, la guerre n’était pas vraiment finie et trop de tristesse et d’angoisse dans les esprits pour se réjouir pleinement de cet événement.

Vous aviez suivi la libération de l’Alsace et du pays de Bade. Les français avaient célébré les différentes libérations en suivant la progression des troupes alliées.Les nouvelles de Mulhouse vous parvenaient à nouveau. Madame Chatain avait pu reprendre sa correspondance et Mathieu vous avait appris un peu plus tôt au printemps que Willy, le jeune cousin parti en Amérique grâce à vous était venu en permission. Volontaire dans l’armée US il était devenu traducteur et pour sa visite il avait apporté un appareil photo avec lui. Vous aviez reçu des photographies de la maison avec Mathieu et sa femme et Atout le chien de Lizzie était lui aussi de retour de l’Allier.Mathieu avait rapporté les stocks de marchandise mises à l’abri au début de la guerre. Vous aviez de la laine, de la soie et des cotonnades en quantité, de quoi reprendre l’activité malgré les pénuries et les restrictions. On vous avait tenu au courant de la mise en place des coupons de rationnement même sur les tissus.

Emmanuel n’en pouvait plus d’attendre pour rentrer avec Berthe, Je n’ai pas trouvé son passage en bateau dans les archives mais l’histoire orale dit qu’il est rentré au plus vite.

De 1946 à 1948 vous faites tous de si nombreuses traversées que c’est à croire que vous valsez entre les deux côtés d’une immense salle de bal qu’est l’Atlantique.

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Tu deviens citoyen américain en octobre 1946 cher léon, tu prends les avions de la TWA pour traverser l’océan, une étape à Washington, une à Shannon en Irelande et tu arrives au Bourget. Tu prends le Queen Mary aussi, une fois tu es français une fois Américain. Oncle Camille effectue aussi les mêmes trajets. Vous ne voyagez jamais ensemble. Addy est malade et il faut que quelqu’un veille sur elle. Alice en a fini avec ses cures et sa mélancolie gagne un peu de terrain. La libération va la rendre heureuse. L’idée de rentrer pour de bon gagne du terrain. Tu ne veux pas mais tu céderas tout en gardant ta nouvelle nationalité et l’appartement de Central Park. Camille s’y installera pour quelques années tant qu’il exercera à New York. Renée aussi voyage beaucoup.

Aujourd’hui c’est le 8 mai, soixante et onze ans après la victoire sur les nazis, l’état de notre vieille Europe ne te plairait pas. Les antisémites de tout crin ressortent leurs rengaines puantes mais ça n’est pas la guerre, juste une ambiance lourde et pesante qui mine le moral de ceux qui ne combattent pas.

Bon 8 mai Grand Papa. je reviendrai demain.

 

2 Commentaires

  1. lina

    8 mai 2016 - 6 h 13 min
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    Je suis comme toi, Léon, l’état de notre vieille Europe ne me plait pas, pas du tout …

  2. Evelyne Haendel

    8 mai 2016 - 11 h 45 min
    Reply

    je me souviens….jour de liesse pour beaucoup, pas pour tous. L’attente, l’attente, l’attente. Ai-je jamais cessé d’attendre… merci Manuela

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