Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
Photo book

Toute petite que je suis

Cher Léon,

Je suis déjà de retour, le repos attendra il est 4 h ce même matin et je publie

Je regarde attentivement mes mails de la veille et clique sur celui USCIS, le service des naturalisation et de l’immigration des Etats-Unis quand je comprends que le dossier demandé en septembre 2015, scanné, sous mes yeux. Il s’agit du dossier d’immigration et de demande de naturalisation de ma grand-mère, Adèle Ida Schwab, Addy. Si je n’étais pas en fin de vie, j’aurais attendue pour l’ouvrir, après tout il n’était que 4 heures du matin. Mais bien entendu, le temps n’est pas à la procrastination. J’ai avancé l’heure de prise de mes médicaments. Voilà ce que j’y apprends, ce qui remet en cause la chronologie que je croyais fixée de l’itinéraire des miens outre Atlantique.
Il y a dans ce dossier des fautes de déclarations de ma grand-mère, de mon grand-père et des éléments censurés par archives (redacted) : les dates et lieux de naissance des enfants et de Léon. Mais ça n’a pas d’importance.
Il faut que je me calme et que je reprenne des forces avant l’analyse précise.
Inutile de chercher le repos alors autant s’y mettre.
Quand j’étais petite Maman m’avais apprise une prière pour enfant à dire avant de dormir, seule avec elle ou à haute voix ou dans ma tête.
« Toute petite que je suis, je prie le bon Dieu de bénir Papa, Maman et tous ceux que j’aime » Elle disait aussi, tu penses à ceux que tu aimes et à qui tu veux du bien et après tu dors ma chérie.
Voilà, toute petite que je suis, je me surprends parfois à prier comme cela. J’ai eu des variantes et j’ai souhaité du mal parfois, pas souvent, mais toujours au même type de personnes. Les méchants, les sans-cœurs, et j’ai ajouté tant de noms à ma liste que désormais je fais le tri sinon mon pauvre cerveau ne s’arrêtera plus de tourner. Aujourd’hui, je bénis le cerveau qui m’a été donné avec toupet (Chutspah) et sans mode d’emploi. Nous avons traversé tant de ponts branlants, pris tant de risques que ça ne m’étonne pas qu’il tremble à la fin.
Pour en revenir aux miens et ma quête insensée pour écrire leur histoire, je me dis que le sens que l’on donne à sa vie on ne le découvre qu’à la fin, en tout cas pour moi. C’est dommage. Mais c’est ainsi.
Ma grande bouche et mon audace m’ont juste permis de vivre cela. Une fin de vie pleine de sens et d’engagement. Et si je ne termine pas le récit, moi j’ai appris. J’ai reçu tant d’amour que cela déborde fort. J’ai aimé les vivants et les morts. Je leur ai dit. Je n’en tire aucune vanité, ma vie a été pleine et je suis heureuse de tout. Triste de laisser les miens, triste de ne plus les voir, plus les voir tous s’épanouir complément mais confiante en leur force et confiante tout court.
Alors oui, toute petite que je suis, je prie le bon Dieu – c’est-à-dire nous, humains – de bénir tous ceux que j’aime et de me laisser partir paisiblement sans faire souffrir les miens. Je remercie la vie qui n’est pas qu’une complication. Je remercie mes morts pour m’avoir guidée. Je remercie les bons, les doux, les forts et les faibles. Et je continue de dire « merde » et « fuck » aux cons et tant pis cher Léon si tu trouves ça inélégant. Il faut parfois oser et ça tu le faisais aussi.
Manuela Wyler, Toute petite que je suis – jeudi 7 Avril 2016, 4 heures du matin

0 Commentaire

    Répondre

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    error: Contenu protégé !