Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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10 avril 2016 Vous vous souviendrez

Vous vous souviendrez. Izkor

Et si tout ce projet retrouvait ses racines dans la cérémonie précédent la fin de la célébration du Grand Pardon, et cet exercice mémoriel n’étant après tout , qu’une immense prière que nous lancions vers l’Autre, cet indéfini, que chacun nomme à sa façon?

Et si au-delà d’Alice j’avais envie que vous vous souveniez des vôtres, si cet exercice de longue haleine n’était que mon dernier retournement, ma teshouva à moi. La dernière sans la promesse de changer les chose, une techouva dénuée d’avenir parce que le mien ne s’y inscrit pas. Une techouva réformée, comme moi. Reformée, physiquement et moralement mais ancrée dans notre identité, dans un moi qui est nous. Un moi non singulier, un moi collectif.

Pour moi l’idée de Dieu est ancrée à l’âme humaine, avec ses imperfections. Je crois en la mission de l’humain à réparer le monde et je crois en sa faillibilité. Je crois en la possibilité de tomber dans l’erreur, de se tromper et aussi en celle de se relever et de réparer seul ou à plusieurs, engagés ou en marge de la vie. Je crois en l’homme( et à la femme) qui se retourne et regarde sans filtre la vie qu’il a esquissé et corrige doucement ou brutalement dans une conscience pleine ou dans le doute. Je crois au raccommodage, au rafistolage, aux sutures et aux patchs, à la colle et au scotch (même au bourbon), aux agrafes et au double face . Je crois aussi en la parole qui coupe, celle qui rompt le fil de la relation, je crois en la parole qui conforte, bénit et rassure. Je crois avoir été cette femme là.

Cher Léon, Cher Grand papa

Je crois en la vie et alors que la mienne se termine je crois en vous mes vivants et mes morts. Je ne crois pas vous retrouver, je ne crois pas revenir pour achever autre chose, alors je me retourne et je me souviens. Je me souviens des belles choses et des choses dures. Et ce matin à trois heures trente sept, alors que je suis réveillée et que mon esprit efface les brumes du sommeil qui m’a terrassée hier soir après une journée de soleil et de rires entourée des miens, une journée où lamaladie ne s’est pas effacée, une  soirée où j’ai cru que la fin venait mais cette soirée est suivie d’un matin où je suis là,  je vais vous livrer des souvenirs d’un autre.
Un de mes frères, mon grand frère. Celui qui a vécu six années de notre famille avant moi. Six années qui n’ont pas été les meilleures, ni les pires. Parce que le pire est toujours à venir, comme le meilleur.  La vie est ainsi faite que l’équilibre entre le bien et la douleur est aussi ténu que le cheveu du nouveau-né à venir. Je crois en nos enfants, en nos petits-enfants, nos nièces et nos neveux. Je crois que si nous leur parlons à cœur ouvert ils se souviendront aussi.

Après les souvenirs de mon frère, je vous propose une lecture que je fais chaque année, seule ou en groupe, une lecture de mémoire.Vous vous souviendrez. Izkor. 

Il se souvient  comme souvent en désordre, et avant ma naissance, il est le témoin des années que je ne peux connaître, celles où Alice  n’était déjà plus là, cher grand Papa , il se souvient de toi aussi.

Avant je me souviens du 34  de la même rue, la maison voisine de celle de Léon avec au fond du jardin la petite porte grillagée qui permettait d’accéder directement au potager et plus loin au portique avec la balançoire, les anneaux et le trapèze, Il y avait aussi, et il était interdit d’y monter (qui s’en souciait) sur l’un des montants des barreaux en épi qui permettait de monter très haut, tout en haut de ce damné portique (je te rappelle que j’avais moins de 6 ans), Il y avait, à la place de l’hôpital, une ferme où de temps nous allions chercher un bidon de lait crû et caresser le cul des vaches à l’étable,
Il y avait ces déjeuners solennels chez toi, Léon, une torture, une punition, J’étais le seul enfant sauf les jours de fêtes où ma cousine aussi était là et il y avait une étiquette à respecter. On se tenait droit, on ne posait pas les coudes sur la tables, on ne parlait que si on vous posait des questions..

Le Dimanche c’était la visite avec papa, chez l’autre Léon, Aimée clouée au lit dans une chambre qui sentait le vieux, le maladie, les discussions entre adultes et moi qui étouffait au propre comme au figuré dans cet appartement surchauffé, Souvent nous rentrions avenue Clémenceau chercher maman pour déjeuner chez toi grand-papa,ensuite on remontait à pied jusqu’au Belvédère pour redescendre en passant devant les deux entrées du Zoo puis derrière chez Claude et André B. qui n’étaient pas encore divorcés et on rentrait chez toi parfois boire un thé ou un chocolat.
La promenade du dimanche

Heureusement que tôt le matin  quelques autres adultes et moi partions à cheval depuis le manège de Pfastatt jusqu’à un petit bistrot entre Lutterbach et Morschwiller où chacun buvait une bière et moi un coca (oui, déjà).

Des trois boxers je me souviens surtout d’Écho qui supportait tout de moi. Le voir partir dans une autre maison quand nous avons déménagé  dans la nouvelle résidence au centre ville a été et reste mon plus gros chagrin et une leçon d’impuissance parce que malgré mes pleurs mes cris et mes suppliques il est parti ailleurs. Mon chien.

Mais là-bas j’avais enfin des copains.

Je me souviens de Maman au lit enceinte de toi jusqu’aux yeux et ma main posée sur sa chemise de nuit pour te sentir bouger (c’était très rigolo ce ventre qui se déformait)

Notre autre Léon nous avait successivement offert  un violon qui a prouvé que je n’avais absolument aucune oreille puis un tambour qui lui, prouva que j’étais aussi dénué de tout sens du rythme.
Jusqu’à mon entrée en primaire je, nous déjeunions dans la chambre que le partageais avec notre frère mais le soir nous dînions à la cuisine.

Je crois que c’est avec ta venue que nous avons commencé à avoir une vie de famille.

Le souvenir est chose douce.

Il apporte une fraîcheur à l’âme aride, il enveloppe le cœur d’une caresse qui berce et apaise, il couronne le front de sérénité.

 

Le souvenir est chose pieuse.

Il est un autel élevé dans le sanctuaire intime où la fidélité apporte sa quotidienne offrande. Il fait que quelque chose des chers absents s’associe à nos oeuvres, survit et continue d’agir. Il fait que nous sommes un peu ce qu’ils furent.

 

Le souvenir est chose bénie.
Il évoque, idéalisés, les chers visages qui nous suivent dans notre carrière d’ici-bas, qui nous sourient et nous rassurent par leur présence. Leur pensée veille en nous et nous est une sauvegarde ; elle pose une lumière sur notre chemin et une bienveillance dans nos cœurs. Leur exemple nous est une exhortation, il éclaircit et élève pour nous la notion du devoir.
Le souvenir est chose pure.
Il nous pénètre d’une grâce spirituelle, il met une pudeur dans nos pensées, un respect dans nos paroles, une gravité dans nos actes, il répand une majesté et un recueillement.
Le souvenir est chose généreuse.
Il nous fait nous détacher de nos préoccupations personnelles, il nous emporte par-delà les griefs, les impatiences et les étroitesses, et nous fait entrer dans la dignité de l’esprit.
Le souvenir est chose puissante.
Il est l’invisible nœud qui lie les unes aux autres les générations qui se succèdent, il nous marque du sceau des responsabilités solidaires et ainsi nous fait veiller à ce que le flambeau allumé se transmette et ne s’éteigne point.
Le souvenir est chose sainte.
Il nous élève au-dessus du temps et de l’espace, il nous rend égaux devant l’éternité, il unit les lèvres dans une même supplication d’espérance et les âmes dans un même élan de prière. Il n’y a plus de place dans les coeurs que pour une ferveur unanime.
Le souvenir est un enseignement de sagesse et un message d’amour.

En veillant sur la mémoire des chers disparus, nous veillons sur le meilleur de notre pensée. Jamais nous ne sommes plus près de notre être véritable que lorsque nous sommes près d’eux. De les avoir connus et de les avoir aimés nous est une élévation.
Le souvenir secoue la poussière du tombeau, le culte des regrets est un rachat du sépulcre : la vraie mort, c’est l’oubli.

A l’heure suprême, ce leur fut une consolation de s’endormir sur l’assurance d’avoir été davantage que de simples passants, puisqu’ils devaient trouver le bon asile de notre coeur qui se remémore et s’enchante de leur nom aimé comme d’une bénédiction.
Et puis le souvenir, en nous rendant plus saisissantes la brièveté des jours et la soudaineté des séparations, nous rappelle que le temps nous est mesuré pour faire le bonheur de toutes celles et de tous ceux que nous chérissons et qu’un moment viendra où nous nous reprocherons de ne pas les avoir suffisamment aimés.
Donc hâtons-nous d’envelopper de tendresse toutes celles et tous ceux qui sont chers à notre coeur. Ne négligeons à leur égard aucune occasion de bonté et de dévouement : la mort peut nous les enlever d’un instant à l’autre. Un même cri nous arrive de ceux qui ont déjà franchi le pas de lumière : «Travaillez à vous rendre meilleurs et à faire autour de vous la vie plus haute, plus douce et plus belle».

Je ne crois pas au cri de l’autre côté, je crois en vous. Vivez bien. Vivez fort et vivez haut.

Je dédie ce billet à ma petite fille, la petite qui aujourd’hui a deux ans et dont je ne verrai aucun autre anniversaire. Et ça croyez bien que je le regrette.

2 Commentaires

  1. Nathalie blum

    10 avril 2016 - 10 h 21 min
    Reply

    Je me souviendrai toujours de toi chere morue, delicieuse de yiddishkeit, tordante d’humour noir, pétillante d’humanité. Quel beau billet qui remet en ordre l’ordre dans le desordre de nos vies. Oui le souvenir est précieux, merci de le rappeler. Big hug to you Ma

    • Cher Léon

      10 avril 2016 - 12 h 29 min
      Reply

      On a ri ma chère Coquillette, on a ri !

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