Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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11 mars 2016 : pourquoi Alice ?

Mon cher Léon

Je me souviens d’une phrase prononcée par ton fils un jour de printemps où j’étais presque heureuse, il s’adressait à sa petite sœur, ma mère et lui parlait de moi, devant moi, transparente:

« Tu ne vas pas la laisser devenir comme cette pauvre Alice » d’un ton glaçant.

Elle le remit à sa place et dit qu’elle n’avait que faire de ses remarques.
Tu ne pouvais imaginer, cher Léon que cette petite phrase allait déclencher quelques années plus tard mon enquête. Tu ne l’as probablement pas appris. Que voulait-il dire sans oser le nommer? Je venais d’annoncer fièrement que j’avais un petit ami, j’avais douze ou treize ans peut-être. Sa réaction souffla quand même un vent de panique dans les yeux de ma mère qui quelques minutes plus tôt souriait encore. J’ai tenté de demander quel était le sens caché de cette phrase mais n’obtins aucune réponse.

Pour mon anniversaire suivant ma mère m’offrit une broche qui avait appartenu à Alice, une améthyste rose taillée comme un brillant et montée sur or. Peut-êre était-ce toi qui lui en avait fait cadeau ? Incongrue, immettable pour une adolescente qui portait des salopettes Osh Kosh et des T-Shirts jaunes comme Coluche quand elle ne se promenait pas avec un manteau afghan brodé qui puait le bouc à cent mètres avec des chaussures Kickers rouges et vertes ou des sabots de bois suédois, bref nous étions au milieu des années 70. Tu ne trouvais pas ces tenues très convenables quand je te rendais visite en mobylette. Pas assez chic, pas classique.
Parfois ma mère faisait de drôles de choix de cadeaux, je ne comprenais pas encore la valeur de ce présent, la valeur symbolique. A cette époque je n’étais que dans le présent, une adolescente ordinaire. Un peu givrée mais ordinairement givrée.

Plus tard, quelques années après la mort de ta fille, j’ai tenté en vain d’interroger son frère à propos d’Alice et comme toujours je n’eus comme réponse que

Cette pauvre Alice a eu une septicémie après son appendicectomie et elle en est morte, cesse de poser des questions !

A cette époque ma naïveté sur le monde médical était totale, n’avais-je pas aussi eu des complications après la même intervention, la seule à cette époque.

Les consignes après la mort de maman étaient claires ne pas parler de sujets tristes avec toi. Tu avais vécu successivement le deuil de ta fille et de ta femme, puis ta dernière fille, la vie ne t’avait pas épargné Grand-papa. Alors on te racontait les menues choses de la vie, mais tu n’étais jamais dupe.

Je trouvais ce monde dangereux et injuste, une si belle jeune femme terrassée par une infection pour une intervention chirurgicale banale. Je n’avais pas de tante enfin seulement deux par alliance et imaginais qu’Alice aurait été, aurait pu être une tante formidable. J’imaginais tant de choses à cette époque.  Et puis tu t’es éteint paisiblement dans ton sommeil et je découvris dans la pièce cachée du rez-de-chaussée des photos, des lettres et des vieux papiers, personne n’en avait rien à faire, ça ne valait rien à leurs yeux, j’ai donc tout emballé et mis ça de côté. Tu avais même conservé les lettres d’Amérique, une mine pour ma recherche.

J’ai continué à poser des questions aux anciens de la famille, ceux qui avaient connu Alice, avant, pendant et après la guerre et à force de poser et reposer la même question inlassablement, bloquée, insatisfaite de la réponse la belle-mère de ton fils, notre cousine éloignée me dit un jour :

Cette Pauvre Alice s’est donnée la mort, elle n’en pouvait plus, ils l’avaient forcé à se faire avorter

Qui était ce  » Ils » ? Comme tu étais  déjà mort, le seul témoin vivant était ton fils,  je l’accusais d’être à l’origine du drame, en réponse je reçus une belle claque. Forte la claque, une claque millésimée années 80,  j’avais déjà plus de vingt ans.

J’obtins une confirmation des circonstances de la mort d’Alice de ta sœur à qui je finis par reparler, les brouilles des anciens n’étant plus les miennes, mais rien sur le « Ils ». Mes questions la gênaient aussi.

A cette époque j’avais déjà commencé à essayer de reconstituer l’histoire de la famille, avec un cousin j’écumais les archives et les cimetières à la recherche de noms et de dates et notre arbre commençait à avoir une belle allure. La généalogie seule ne me suffisait pas je voulais documenter les vies de nos ancêtres et l’arrivée d’Internet bouleversa tout, accéléra les recherches, brisa les frontières et permit de contacter des cousins du bout du monde.Des cousins lointains. Les énigmes irrésolues et les blancs des années quarante persistaient. La mythologie familiale disait que « tout le monde avait été sauvé grâce au départ en Amérique », il fallut attendre les années 2000 pour rectifier cette jolie image pieusement entretenue et accéder aux archives de la Shoah, patiemment en parallèle de ma recherche sur Alice j’ai identifié les morts et les survivants.

Je te laisse pour ce soir, je reviendrais bientôt, je t’embrasse

1 Commentaire

  1. korpes

    11 mars 2016 - 19 h 32 min
    Reply

    bonsoir, en lisant votre histoire, je vis mon histoire de famille, cela fait maintenant 30 ans que je cherche les maillons de la chaine, mais il en manque encore, je ne perds pas espoir, c’est pour eux et pour nous que je le fait, j’espere pouvoir un jour trouver ceux qui ont manqué a ma vie

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