Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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15 mai 2016 : un peu de sérieux

Cher Grand Papa, Cher Léon

Ce matin bizarrement ça va, alors je viens te voir pour parler de 1946.

 

Les élections législatives se déroulent le 10 novembre 1946 et sont les premières de la IVe République nouvellement instaurée, Renée arrivée le 2 novembre a voté. Cela lui semblait normal et elle n’éprouvait pas la lassitude des Français de métropole et des Outres-mers qui en étaient à leur sixième scrutin depuis la Libération.

Le référendum sur la Constitution n’avait pas mobilisé les Français, après l’adoption du texte constitutionnel. En témoigne la forte poussée de l’abstentionnisme (22%). Les blocs se figent, le tripartisme reste majoritaire mais il a vécu : ses divisions sont désormais étalées au grand jour (le MRP a fait campagne sur le thème « Bidault sans Thorez ») rendant délicate la formation d’un gouvernement.

Mais le manque d’enthousiasme des Français s’explique aussi par le contexte économique. Si la France a enfin un régime politique, elle a encore bien des ruines à relever. Les logements manquent ; les pénuries alimentaires persistent ; l’inflation est chronique.

Renée s’est d’abord installée chez ses cousins Max et Renée Brun puis est partie en quête d’un logement dans le huitième arrondissement de Paris, espérant convaincre Camille de rentrer en France pour exercer à Paris avec sa nouvelle clientèle revenue elle aussi d’Amérique.

Renée a voyagé avec les jeunes Éric et Béatrice de Rothschild les enfants étaient accompagnés de leur gouvernante anglaise Mrs. Deacon et Renée qui connaissait bien leur oncle Élie, patient de Camille à New York avait gardé un œil attentif sur eux durant la traversée.

Elle a aussi été voir à Mulhouse les travaux de la maison de retraite qui redémarre son activité avec quelques pensionnaires survivants, cachés qui ont échappés aux rafles mais souvent perdus tout ou presque.

Emmanuel s’est à nouveau investi dans les œuvres communautaires et malgré son âge y reste très actif.

Encore à New York Alice se prépare à rejoindre l’Europe pour quelques mois et Lizzie sait qu’elle doit passer par l’Ecole Internationale de Genève pour terminer son cursus scolaire et réapprendre le français qui est devenu pour elle une langue étrangère, parlée à la maison mais dont l’usage ne lui est plus naturel. Jojo est toujours au College et ses résultats sont toujours insuffisants, par contre ses social skills semblent au plus haus et les échos que Renée reçoit de son neveu tournent plutôt autour de ses exploits sportifs et de sortie. Il a demandé par câble de l’argent à Emmanuel qui lui en a envoyé via la Western Union, une dette de jeu. Emmanuel qui jouait aux cartes tous les jours n’a pas bronché et Renée croit même que son père encourage le petit à profiter de la vie .Il lui a promis un spider coupé anglais si il rentre en France l’aider au magasin. Si ça n’est pas un comble cette futilité par des temps aussi sombres !

Avec la future installation à Adelboden de Léon et Addy Genève semblait la meilleure solution pour Lizzie. Léon ne veut absolument pas entendre parler de la France.

Le résultat des élections et la victoire des communistes de Thorez ne va rien arranger sur ce front.

Renée n’est pas mécontente de la victoire de députées femmes qui avaient fait leur entrée au parlement un peu plus tôt elles y sont désormais quarante-deux soir neuf de plus qu’au premier scrutin. Elle a été au cinéma pour voir les actualités et est sortie avant le film car elle devait se rendre chez sa couturière pour des essayages de tailleurs copiés de ceux de Mademoiselle Chanel. Renée avait commandé des tissus à Londres et n’était pas peu fière de ses achats.

Elle a remarqué que la voix off, parlant au nom des Actualités Françaises rend explicitement compte du choix de montrer la « vraie France », celle qui « souffre » : les Actualités Françaises « sont allées chercher le visage de l’élection ». Elles se démarquent ainsi du traitement jusque-là privilégié dans la relation des consultations électorales : plans de citoyens déposant leur bulletin ou de députés votant dans leur fief, images du dépouillement au ministère de l’Intérieur…

 Le ton, d’habitude léger et aisé, comme rompu à un exercice journalistique familier, se fait ici grave et solennel, pour mieux rappeler à la capitale ses responsabilités envers la France, qui n’est « pas heureuse ni prospère ». Par ces images, les Actualités Françaises rendent hommage au courage et au civisme des Français qui, malgré la désolation qui règne autour d’eux, mettent un point d’honneur à accomplir leur devoir de citoyen. C’est à Tilly-sur-Seulles, dans ce village qui changea vingt-trois fois de main au cours de la bataille que les Actualités Françaises sont allées cette fois chercher le visage des élections. Car la France qui vote pour la sixième fois depuis la Libération vote encore dans les ruines. Car Tilly, où l’on a dû installer devant la mairie éventrée l’urne qui symbolise la liberté recouvrée est peut-être aujourd’hui l’image la plus vraie et la plus éloquente de la France ressuscitée. La France qui a voté n’est pas une France heureuse ni prospère, la France qui a voté est un pays qui souffre[1].

Renée trouve que La France prend enfin en compte le droit des femmes depuis que les prestations familiales sont améliorées : la loi du 22 août 1946 a institué des allocations prénatales et une allocation de maternité.

D’autre part la loi du 22 mai 1946 a généralisé l’organisation de la Sécurité sociale qui avait été instituée par une ordonnance du Général de Gaulle du 4 octobre 1945. Emmanuel ne partage pas tout à fait son point de vue mais les employés des Ets. Schwab bénéficient de tous les avantages plus de certains liés au statut particulier de l’Alsace Lorraine. Emmanuel a dû se séparer de certains employés et remplacés ceux qui n’étaient pas revenus après-guerre, déportés pour les quelques israélites français ils n’étaient pas revenus. D’autres s’étaient engagés dans la Wehrmacht et Emmanuel n’en a plus voulu, il y en avait même lui a-t-on dit qui avaient rejoint la S.S. une honte.

Parmi les femmes du magasin beaucoup trop étaient seules avec des enfants à charge et leur emploi était avec les allocations la seule source de revenus. Emmanuel instaura des bons d’achat pour le personnel malgré les tickets de rationnement tissus, il se débrouillait.

A l’atelier, elles pouvaient coudre des vêtements pour les leurs, mais en dehors de leurs heures de travail, bien entendu.

 

 

 

 

 

 

[1] INA Institut national de l’audiovisuel

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