Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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18 mai 2016 Le plan Marshall juin1947

Cher Grand-Papa, Cher Léon

Me revoilà, j’espère que tu vas bien, ici rien de spécial à te raconter et franchement j’en suis ravie. Retournons à New York pour quelque temps, retournons à la fin du printemps 47.
Le 5 juin 1947, George Marshall, secrétaire d’État américain, prononce à l’université d’Harvard  un discours dans lequel il propose à tous les pays européens affaiblis par la guerre une importante aide économique. Dans le Times du 6 juin Léon en découvre la teneur et fait la lecture de la page deux du journal à Addy qui se repose encore au lit.

Je n’ai pas besoin de vous dire, Messieurs, que la situation mondiale est très grave. Cela est bien évident pour tous les gens intelligents. Je crois que l’une des plus sérieuses difficultés, c’est que le problème est d’une si grande complexité que la masse même des faits présentés au public par la presse et la radio rend extrêmement difficile, pour l’homme de la rue, une évaluation nette de la situation. De plus, la population de ce pays se trouve très loin des régions troublées de la terre, et elle a beaucoup de peine à imaginer la misère, les réactions qui la suivent chez les peuples qui ont longtemps souffert, et l’effet que ces réactions ont sur leurs gouvernements au cours de nos tentatives pour établir la paix dans le monde.
Lorsqu’on a étudié les besoins de la reconstruction de l’Europe, les pertes en vies humaines, les destructions de villages, d’usines, de mines et de voies ferrées ont été estimées de façon assez exacte, mais il est devenu évident au cours des mois qui viennent de s’écouler que ces destructions visibles sont probablement moins graves que la dislocation de toute la structure de l’économie européenne. Depuis dix ans la situation est très anormale. Les fiévreux préparatifs de guerre et l’activité encore plus fiévreuse déployée pour soutenir l’effort de guerre ont détruit toutes les branches des économies nationales. L’outillage industriel n’a pas été entretenu, a été endommagé ou est tout à fait démodé. Sous la domination arbitraire et destructive des Nazis, presque toutes les entreprises ont été attelées à la machine de guerre allemande. Les relations commerciales anciennes, les institutions privées, les banques, les compagnies d’assurance et les compagnies de navigation ont disparu, faute de capitaux, par suite de leur absorption lorsqu’elles ont été nationalisées, ou simplement parce qu’elles ont été détruites. Dans beaucoup de pays, la confiance en la monnaie nationale a été rudement ébranlée. L’effondrement de la structure commerciale de l’Europe s’est produit pendant la guerre.

Léon leva les yeux du journal, Addy s’était assoupie, Léon continuerait la lecture en silence en bas. Il se demandait combien de temps sa chère épouse tiendrait encore, son cœur et ses poumons étaient mal en point et aucun traitement ne semblait améliorer son état. Les médecins n’avaient laissé aucun espoir ; ils avaient dit qu’il fallait procurer à son épouse une vie paisible et éloignée des stress ce qui ici était difficile avec Alice qui était à nouveau dans une période de crise et sous la surveillance de Renée et Camille.
Jojo repartait d’ici quelques jours en France, Léon allait lui confier une mission pour l’été, faire remettre le chalet suisse en Etat, il était temps de rentrer en Europe, Léon allait prendre des places sur le Queen Mary et malgré son manque d’envie évident c’était la meilleure décision à prendre. Rapprocher Addy de la famille et la faire suivre à Genève par un médecin recommandé par Camille.
Léon n’aurait pas de mal à trouver une infirmière et une aide-ménagère pour le chalet et Addy y serait tellement mieux pour y finir ses jours.
Léon pourrait se rendre à Mulhouse et aider son père aux affaires et voir si dans le plan Marshall annoncé il y aurait des mesures favorisant l’importation de marchandises américaines de consommation courante. Joseph Faroll, allait de nouveau être sollicité pour s’enquérir des mesures prévues.
Dans le salon, Léon terminait la lecture du journal quand la sonnette retentit, un coursier portait un câble de Pennsylvanie. Léon leva les yeux au ciel, s’attendant à une mauvaise nouvelle d’une frasque de son fils. Il déchira l’enveloppe du câble et lut.

Rentre ce soir par le train, inutile envoyer taxi, vous rejoints demain par le premier train, ai fini mes examens. Baisers Jojo

Bon, une bonne nouvelle finalement, son fils rentrait avant de prendre le bateau dans dix jours. Quels seraient les résultats des examens ça nul ne pouvait le prévoir mais il restait encore une année à Jojo jusqu’à son diplôme. La perspective d’avoir les trois enfants pour l’été sur le vieux continent rassurerait tout le monde. Le chalet serait un peu animé et cela serait bon pour le moral d’Addy. Il faudrait s’occuper d’installer Lizzie à l’école Internationale et Addy aimait ce genre de préparatifs.
Lizzie avait eu seize ans au printemps elle était devenue une magnifique jeune fille, toujours impétueuse et pleine de projets. Il faudrait parler de son emploi du temps et de la confection du trousseau pour l’internat.
Ils avaient un peu de temps mais Léon préférait acheter ici le maximum de choses à faire rapporter en Europe.
Il décida d’appeler sa mère pour prendre de ses nouvelles, il calcula quelle heure il était en France et demanda à la standardiste de la compagnie de téléphone de commencer à tenter de joindre le numéro en France. Elle rappela au bout de quelques minutes pour mettre Léon en relation avec Berthe.
Léon s’assit le combiné de bakélite sur les genoux paré à écouter les plaintes de sa mère qui commençait toujours par un long discours sur ses difficultés d’approvisionnement et sur le caractère d’Emmanuel.
La routine, puis Léon lui annonça les plans de l’été en lui demandant de ne pas l’interrompre, c’était lui qui payait la communication.
Emmanuel avait fini sa sieste et décroché le second téléphone et parla à son fils des projets du magasin, il allait profiter de l’été pour refaire toute les vitrines de la devanture et changer la chaudière à charbon pour une chaudière à fuel.
Cela diminuerait la surface de la chaufferie et libérerait de la place au sous-sol du magasin pour installer des vestiaires pour le personnel et un atelier de maintenance. Il garderait les employés de la chaufferie et les ferait passer aux livraisons. Il faudrait aussi transformer la cave à charbon et ajouter un réservoir pour le fuel. Wallach le marchand de combustible venait de s’équiper de matériel de livraison et pourrait donc approvisionner le bâtiment sans perdre le chiffre d’affaires du charbon. Le charbon Marshall en parlait ainsi que des pénuries à prévoir, Emmanuel avait-il toujours un temps d’avance. Emmanuel n’avait pas encore entendu parler du discours de Marshall, Léon lui laissa le soin de le découvrir le lendemain dans le Figaro ou un journal suisse et de savourer la justesse de ses choix.

Léon félicita son père puis lui demanda des nouvelles de sa santé. Le vieux dit que sa santé n’avait pas de problème, juste son âge sur sa carte d’identité il venait d’avoir quatre-vingt-un-ans et ça il ne le vivait pas bien.
La discussion se termina, Berthe demanda à lui reparler et voulut des nouvelles de la famille, elle promit de venir à Adelboden aider Addy à s’installer et elle lui trouverait une aide.
Sa mère adorait sa belle-fille et la maladie de cette dernière la peinait beaucoup. Elle avait la sagesse de ne rien montrer de son cœur d’or et restait dans son personnage bourru et contrarié. Personne n’était dupe.

Tiens se dit Léon dimanche cela serait la fête des pères, Il allait probablement recevoir une cravate de la part des filles, il laissa le journal ouvert à la page des annonces, un nouveau noeud papillon lui ferait plaisir.

 

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