Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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1er Avril 2016: Boarding pass to Paradise

Cher Grand-Papa,
Ne t’inquiètes pas, ça n’est qu’un titre. De toute façon, je n’ai pas terminé ici. Je ne sais pas dire au revoir. Je pense que cela date de la première mort, celle de Maman, celle de Lizzie. Celle que ton fils a voulu te cacher pour te préserver. J’en ai été le témoin direct. J’ai mis du temps à l’oublier. Je te raconte des salades, cher Léon,  je ne l’ai jamais oubliée, ni celle-là ni les suivantes. La première mort que j’ai vue, c’était celle de ma mère et bien entendu je ne serai pas spectatrice de la dernière. Pour te cacher une nouvelle pareille c’est qu’il devait sacrément t’aimer ton fils, même s’il n’a pas été capable de te le dire lorsqu’il passait te voir et restait debout devant la bow-window pour éviter ton regard gris bleu. Aujourd’hui c’est ce que je crois. Bien entendu tu avais compris qu’elle aussi était partie avant toi, quand elle n’est pas venue deux soirs de suite et que nous étions trop dans notre chagrin pour venir te voir sans pleurer dans tes bras. Tu étais âgé mais loin d’être idiot. Tu as donc décidé de te taire. J’aurais dû suivre ton exemple plus souvent. Mais on ne se refait pas, surtout à mon âge. Tu aurais dis à mon anniversaire « N’importe qui a cinquante six ans, aujourd’hui » et tu aurais ponctué ça d’un rire. C’était ta phrase d’anniversaire. Mon père l’avait adoptée.

Quand j’éternuais tu disais  » que Dieu te bénisse » tu marquais un temps et tu rajoutais  » et qu’il te fasse le nez comme j’ai la cuisse ».

Ce matin je commence à t’écrire, il est deux heures ici. De l’autre côté de l’Océan Atlantique, il est l’heure de boire un verre dans un bar ou sur la terrasse avec un ami qui partage le goût des bonnes choses et parler de ce qu’il se passe dans le monde. Tu fumais encore à cette époque. Je te vois assis un verre à la main, le cigare ou la cigarette aux lèvres, inspirer et expirer et regarder les lumières de Manhattan depuis ton appartement. Je te vois cligner les yeux quand le soleil t’éblouissait et que tu ne voulais pas céder sur la terrasse de bois du chalet. Je n’ai jamais osé ou su te demander à quoi tu penses Grand-papa. J’étais trop jeune en ce temps là et ça ne se faisait pas.

Vint le jour du départ, le jour des adieux à tes parents à ta sœur et à ton beau-frère qui devraient encore attendre les papiers pour partir. Ce matin arriva et vous avez pris la direction des quai d’embarquements de paquebots pour l’Amérique.

salle à manger Magellanes

Quelque part dans l’Océan Atlantique, le Magellanes 20 octobre 1940

Léon se dirigeait vers la salle à manger, il était tôt et Ida préférait rester dans la cabine le matin. Il salua un couple âgé qui voyageait comme eux en première classe, Monsieur et Madame Gottschalk l’invitèrent à se joindre à eux pour le petit-déjeuner. Léon accepta cette compagnie, il s’assit face à la porte pour guetter l’arrivée des enfants qui allaient finir par se lever. Il s’assiéraient à la table voisine de celle des Gottschalk. Léon posa son livre pour leur garder la table, il fit signe au maître d’hôtel qui vint prendre sa commande : deux toasts, des œufs brouillés, une orange pressée et du café noir, il précisa italian please. Léon ne supportait pas l’immonde jus de chaussette américain qu’ils dénommaient café.

Harry et Emilie Gottschalk parlaient allemand, ils avaient obtenu un passeport hondurien qui leur permettait de circuler plus facilement malgré leur statut réel d’apatride.  Ils avaient quitté l’Allemagne en 1936 pour New York. Le Reich avait conservé le passeport après leur avoir extorqué des sommes folles. Ils s’étaient rendus à Genève, pour les affaires d’Harry.  Ils rentraient au Honduras mais s’arrêtaient quelques semaines chez le rabbin Stephen Wise. Harry avait l’âge d’Emmanuel le père de Léon. Au moment où le serveur apporta la cafetière de Léon, un jeune homme d’une petite trentaine d’année pénétra dans la salle à manger, un jeune diplomate que Vichy envoyait en poste à Washington. Etienne Burin des Roziers, salua la table occupée dont la conversation passa immédiatement de l’allemand au français.  Le jeune homme s’assit à l’écart, au fond de la salle à manger.  Il choisit de regarder l’océan au travers des larges baies vitrées.

Les Gottschalk baissèrent un peu la voix et expliquèrent à Léon qu’ils pourraient l’introduire auprès de Stephen Wise qui agissait pour que la communauté américaine prenne conscience de ce qui se déroulait en Europe pour les Juifs. Léon remercia, il avait lu les tribunes du rabbin Wise depuis la fin des années vingt et ses prises de positions avaient même été publiées dans l’Univers Israélite, petite revue publiée à Strasbourg et destinée aux israélites d’Alsace où qu’ils soient. Le souci de Léon, son urgence était d’installer la famille et de voir avec son agent d’affaires comment investir ses avoirs pour procurer des revenus pour que tout le monde puisse vivre correctement. Léon se dit que l’appui du rabbin Wise pourrait bien s’avérer utile pour accélérer la demande d’affidavits pour ses parents. Il faudrait donc revoir les Gottschalk ou leur demander un courrier d’introduction avec Wise.

Lizzie arriva en courant le long de la coursive et devant la porte de la salle à manger, elle aperçut son père et stoppa net, vérifia que sa blouse était toujours rentrée dans sa jupe, Pap détestait qu’elle ait l’air négligée, elle ouvrit la porte en faisant un clin d’œil à Léon qui lui répondit de la même manière. Lizzie s’approcha et salua en anglais le couple d’un impeccable

– Good morning Mr. and Mrs. Gottschalk, how are you doing today?

Puis elle embrassa son père. Pap sentait toujours si bon.  Elle s’assit et quand le garçon se présenta elle commanda un chocolat chaud et une brioche, toujours en anglais. Léon ajouta pour elle une orange pressée.

Quelques minutes plus tard des deux aînés arrivèrent plus calmement et la conversation à la table des enfants s’anima autour de leur arrivée prévue le lendemain à New York. Jojo avait rencontré le Commandant du Magellanes et il racontait tout excité que le Master Celestino Aguirre avait précisé qu’ils débarqueraient dans le port de Brooklyn dans la matinée, il ferait une annonce dès qu’Ellis Island et la skyline de Manhattan seraient en vue. de la cabine de pilotage. Il n’y avait plus d’arrêt à Ellis Island, les formalités d’immigration se passeraient au débarquement. Les enfants décidèrent que le lendemain il faudrait se lever tôt pour être sur le pont avant du bateau, ils ne voulaient pas manquer l’arrivée en Amérique.

Lizzie

Lizzie

Il reste encore une journée à tuer sur le navire, les devoirs après le petit déjeuner, puis s’il ne pleut pas, un passage sur le pont des premières classes pour prendre l’air. Maman lira sur un transat du pont de première classe, elle sera habillée chaudement, nous irons  jouer au tennis de table, le déjeuner tous ensemble et l’après-midi se traînera comme chaque jour depuis presque une semaine. J’irai jouer à la bibliothèque du bateau où des jeux sont organisés pour les plus jeunes passagers mais Jojo et Alice ont passé l’âge disent-ils,  ils ont trouvé des partenaires de gin-rami et organisent dans le bar des tournois sans fin. Les bridgeurs leur demandent parfois de baisser le ton. Alice est un peu moins bizarre, Maman lui glisse quelques gouttes d’un remède chaque soir pour qu’elle dorme enfin. De la valériane je crois.

Il s’est passé quelque chose avant notre départ avec Alice, je n’ai pas compris, elle a dû aller dans une clinique à Lisbonne et ensuite elle a pleuré pendant au moins trois jours. Sa culotte était tout le temps souillée et elle passait son temps à laver son petit linge dans la salle de bain. Grand-maman lui parlait en lui caressant les cheveux et Oncle Camille l’a fait venir au moins deux fois dans sa chambre, avec Tante Renée ils marmonnaient derrière la porte, j’ai bien tenté d’écouter je ne comprenais rien. Flora levait les yeux au ciel et faisait le signe de croix en faisant la lessive d’Alice.Trop de cachotteries, Pap lèvait les yeux au ciel  et lâchait des mots interdits en alsacien, Maman le grondait. Alice ne me raconte rien, elle dit que ça n’est pas de mon âge, je vais avoir dix ans en Amérique. Dix ans c’est l’âge de quoi? 

New York, 21 octobre 1940

Joseph Farroll avait commandé deux voitures à une compagnie de taxis pour l’arrivée de la famille de sa femme Bernice, une pour les passagers et une pour les bagages. Joseph connaissait bien ce genre de voyage et cette famille ne venait pas en vacances, ils seraient chargés. Léon avait adressé un câble de Lisbonne avec le nombre de pièces de bagages.
Quatre ans plus tôt, la famille Farroll avait passé l’été 1936 en France, il venait rencontrer à Paris et à Nice des clients Allemands qui préparaient leur émigration. Pendant leur séjour en Alsace, où Bernice avait toute sa famille qui n’avait pas émigrée en Louisiane, ils rendirent visite plusieurs fois à Léon et Addy. Léon après l’avoir longuement interrogé sur la situation financière et fiscale du New York Stock Exchange lui avait demandé si sa société de courtage pourrait s’occuper de ses placements en bourse et de réceptionner les avoirs qu’il transférerait. Entre les encombrants voisins allemands et le Front Populaire au pouvoir en France, Léon avait convaincu son père de liquider leurs placements en France et il était temps d’envisager une solution de repli. Léon avait vu passer trop de cousins allemands depuis 1933 et aidé certains des plus démunis pour être naïf sur les intentions du petit caporal à moustache et de son équipe.
Après l’Anschlüss en 1938 et la Nuit de Cristal le client de Joseph accéléra les choses et précisa ses plans et ceux des autres membres de la famille. Joseph gérait désormais les avoirs des trois familles qui étaient réfugiées à Lisbonne. Pour des clients de ce type, indépendamment des liens familiaux par alliance, Joseph fournissait d’autres services que ceux d’un broker classique. Il avait rempli les dossiers pour les affidavits, sécurisé l’argent de Léon à son nom, acheté une maison à Scarsdale au nord de l’état de New York et préparé l’arrivée de la famille selon les instructions de son client.
Pour le grand-père et la grand-mère les choses s’avéraient plus compliquées avec les services du Département d’Etat et la présence de Léon ferait avancer le dossier plus facilement, espérait-il. Leur âge semblait poser un problème et Emmanuel comme bon nombre d’Alsaciens de sa génération avait été citoyen allemand, le département d’Etat était très méfiant.
Bernice et les filles venaient avec lui au débarcadère de Brooklyn, elles se réjouissaient de revoir leurs cousins de France qui avaient traversé l’Atlantique et de traverser la ville du nord au sud. Léonie et Myriam avaient l’âge d’Alice et Jojo. Les Farroll quittèrent joyeusement Park Avenue vers le sud et à la hauteur de 86 e rue Joseph descendit Lexington jusqu’à Gramercy Park qu’il contourna, il n’y avait pas trop de trafic ce matin sur Times Square. Joseph continuait vers Battery Park puis à la hauteur du City Hall il bifurqua pour traverser l’East River. A la vue du pont Myriam cria regardez c’est leur bateau ! Le Magellanes était engagé dans sa manœuvre d’approche, le remorqueur le guidait vers le port. Joseph serait probablement en avance car le Pont de Brooklyn n’était pas trop encombré, la manœuvre d’accostage et le débarquement des passagers prendraient du temps. Le trafic sur le pont était un peu lent, comme d’habitude, hélas. La semaine suivante les travaux du nouveau tunnel reliant Battery Park à Brooklyn allaient débuter, Joseph avait lu l’annonce dans le journal du matin. Finalement ils arrivèrent à Brooklyn en avance et Joseph proposa à Bernice de passer d’abord chez Schultz sur Fulton pour acheter des cigares, des chewing-gums pour les enfants et des cigarettes pour Léon. Bernice proposa de leur prendre aussi des journaux et des comics pour les enfants. Elle voulait surtout profiter de l’arrêt pour acheter Mrs Miniver, le roman compilait les chroniques du journal britannique The Times et était en tête des best sellers depuis des semaines. Bernice prit un deuxième exemplaire qu’elle fit emballer pour l’offrir à Ida. Pendant que la vendeuse préparait le cadeau elle lut le début du livre

IT was lovely, thought Mrs. Miniver, nodding good-bye to the flower-woman and carrying her big sheaf of chrysanthemums down the street with a kind of ceremonious joy, as though it were a cornucopia; it was lovely, this settling down again, this tidying away of the summer into its box, this taking up of the thread of one’s life where the holidays (irrelevant interlude) had made one drop it. Not that she didn’t enjoy the holidays: but she always felt — and it was, perhaps, the measure of her peculiar happiness — a little relieved when they were over. Her normal life pleased her so well that she was half afraid to step out of its frame in case one day she should find herself unable to get back. The spell might break, the atmosphere be impossible to recapture.

Bernice soupira, il faudrait attendre la fin de cette journée pour continuer la lecture.
Après la halte sur Fulton, ils prirent la direction du terminal des compagnies maritimes sur Main Street. Le Magellanes était presque à quai. En se garant sur le parking du port de Brooklyn Joseph aperçut une file de taxis où les nouveaux modèles De Soto Skyview étaient bien visibles avec leurs toits coulissant. Les chauffeurs étaient rassemblés devant la porte de sortie du terminal des paquebots portant une ardoise avec le nom des passagers de première classe qu’ils venaient chercher. Joseph n’eut pas de mal à trouver les deux chauffeurs qu’il avait réservé. Il leur donna les instructions pour la destination à Scarsdale où une dame était en train de préparer la maison pour l’arrivée. Les chauffeurs étaient satisfaits la destination représentait une course de plus de cinquante kilomètres soit trente miles à vingt cents le mile, cela serait une bonne journée pour eux.
Bernice tournait les pages d’un petit carnet où elle avait noté la liste des demandes d’Ady et Léon qu’elle avait transmises à Mrs Wagner.
Léon avait demandé que des fleurs attendent sa femme dans le salon et en ce mois d’octobre, le fleuriste de Scarsdale avait proposé un bouquet de lys blancs et des roses rouges. Bernice avait aussi passé les commandes pour remplir le garde-manger et le réfrigérateur pour quelques jours. Des vélos attendaient les enfants dans le garage. Léon espérait que toutes ces petites choses rendraient l’arrivée plus douce pour tous.
La file des voitures en attente était moins importante pour le Magellanes qui transportait peu de passagers fortunés que pour l’arrivée de paquebots plus luxueux. La majorité des passagers étaient attendus par des bus affrétés par des organisations de secours. La plupart d’entre eux n’auraient qu’une valise contenant les seuls biens qu’ils avaient pu sauver dans leur fuite.
Bernice et les filles entrèrent dans le terminal pour s’abriter du vent et attendre que les cousins passent la douane. Bernice sortit à nouveau son carnet, demanda aux filles de l’attendre sur un banc et se dirigea vers une cabine téléphonique pour appeler Mrs Wagner à Scarsdale.

1 Commentaire

  1. Carine

    1 avril 2016 - 4 h 36 min
    Reply

    Ah, il avait un garçon, Léon, je ne l’avais pas compris..
    Très égoïstement, j’ai envie de vous demander, Madame, de vous accrocher , j’aime beaucoup cette histoire de famille et j’aimerais tant en savoir plus. Surtout sur cette pauvre Alice qui a vraiment le droit que l’on raconte son histoire tellement longtemps cachée semble-t-il..

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