Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
Photo book

20 mars 2016 : Histoire tue

Dans une valise en cuir, dans un espace protégé de ta cave il y avait des lettres et des photographies. Des lettres qui appartenaient à ma mère et qu’elle avait laissé chez toi Grand-papa. Une première série de ces lettres étaient reliée par une ficelle et elles portaient l’écriture de mon père, cela datait du tout début des années cinquante, avant que tu n’acceptes finalement qu’elle épouse le fils du commerçant d’en face, le fils du « pollak », des lettres d’amour et de rupture, des lettres que j’ai mis longtemps à lire. Lecture impudique. Il faut dire qu’à l’époque où je les ai trouvées, ma mère était déjà morte et les relations avec mon père étaient pour le moins chaotiques et violentes. Il est mort il y a quelques mois tu le sais,  j’avais déjà lu cette correspondance chaste et il m’avait donné quelques feuillets qu’il avait gardés d’elle, pour compléter le dialogue de ces années-là. Impudeur partagée.

Dans une petite boite j’ai trouvé les lettres et cartes postales que toi et Ady envoyiez à votre benjamine, ma mère, durant les deux mois d’été où elle partait en summer camp, dans le Maine ou le Vermont. Trois ou quatre étés entre 1941 et 1944. Les lettres ne sont pas datées en années. Lizzy avait dix ans la première fois.
Ce sont des petites missives, le plus souvent tu rajoutes quelques lignes à la lettre rédigée par Ady qui parle de sa vie quotidienne, de la chaleur de l’été, des visites qu’elle reçoit, des déjeuners, de vos sorties le soir et de ce que fait Alice. Bien entendu aucune mention de ses soins psychiatriques. Vous profitiez de l’absence de son frère et de sa sœur pour la faire prendre en charge par un psychiatre qui prescrivait des cures de Sakel, ce qui provoquait un coma par choc insulinique. Après ces traitements et les prises de poids inhérentes elle passa aux électrochocs, j’imagine la violence, j’imagine d’abord et puis je lis des témoignages d’anciens patients et j’ai envie de pleurer et de hurler pour elle. Voilà c’était ça les vacances d’Alice. Et à la rentrée retour au lycée. Comme si de rien n’était ou presque puisque les photos de 1942 et 1943 montrent bien sa prise de poids durant l’été. Ady commente même les efforts de régime de son aînée qui devait disposer d’un délai entre les cures et la rentrée scolaire. Les commentaires sur le poids dans cette famille doivent dater de cette période, j’y ai eu aussi droit tout au long de ma vie. Le poids des maux.

J’ai découvert les épisodes d’hospitalisation d’Alice ces dix dernières année, maman en avait vaguement parlé, cela m’a mise en colère, mais la prise en charge psychiatrique des années quarante était barbare partout. Alice n’en avait peut-être juste pas besoin et c’est cela qui m’a mise en boule grand-papa.

J’ai tenté de me mettre à votre place, dans votre époque, votre morale. J’ai tenté de ne pas vous juger. Cause perdue. Cette « pauvre Alice » a été sacrifiée par la morale bourgeoise, la crainte du qu’en dira-t-on, la peur du scandale, l’envie de rester convenable, le non-dit et des considérations qui encore aujourd’hui m’échappent.

Cette « pauvre Alice », avait été abusée par je ne sais quel homme/ garçon à l’âge de quatorze ans, cette pauvre Alice avait été avortée de force sans même qu’on lui dise son état de grossesse ou ce qu’on lui faisait subir pour le supprimer. Je pense que vous lui avez bien fait comprendre qu’elle ne devait plus s’approcher des garçons, je ne vois que ça comme explication à l’attitude de ton fils vingt-cinq ans plus tard. Elle a vécu ce qu’elle a pu, elle a participé à toutes les activités du lycée qui pouvaient retarder son retour quotidien à la maison : piscine, book-club, théâtre, sorties avec le club de français, tout ce qui était encadré devait vous rassurer. Elle donnait des leçons de français aussi pendant l’été à South Orange. Elle a élaboré des stratégies pour vivre, et ça n’a pas fonctionné. En 1944, elle commence à sortir à New York, elle a dix-huit ans et vous devez avoir à ce moment relâché la pression. Elle danse Alice, elle sort avec des amies, tout se passe bien un temps. Ce que l’exil, la peur de la guerre et ses traumatismes ont fait d’elle restera une énigme.

En 1944 alors qu’elle aurait pu entrer au college vous avez choisi une voie convenable où elle n’aurait pas trop de libertés : la Berkeley School, un cours de secrétariat pour jeunes filles où, en cette période de guerre, elle sera formée pour trouver un emploi plus tard. Cela n’avait rien à voir avec ses capacités réelles puisque le garçon de la famille a été envoyé en Pennsylvanie en internat d’abord pour finir son lycée puis au college où il a plutôt exploré à fond les possibilités de liberté qui lui étaient octroyées si j’en crois les yearbooks et les commentaires amusés de ses camarades. Tu as dû aller plusieurs fois remettre de l’ordre dans sa vie de patachon et dans son compte en banque, mais là, pas de jugement médical, c’était un homme ton fils. Un chèque, un sermon et ça repartait jusqu’à la péripétie suivante. La vie quoi ! Mais pas pour Alice, pas pour cette belle jeune femme aux yeux clairs et à la magnifique chevelure brune.

Quand Ady tombe malade, le cœur, tout se complique encore. La France n’est pas encore libérée. Tu ne parles pas de retour mais tu suis les avancées des troupes alliées sur tous les fronts.

Cher Léon, la vie t’as donnée les possibilités de réfléchir à tout cela et tu en as tiré je pense nombre de conclusions. J’étais bien trop jeune pour que tu me parles de ces années sombres et de tes pensées. Je n’arrive pas à remettre un ruban rose sur ces lettres et sur tout ce que j’ai appris de vous, cela n’enlève rien à l’amour que j’ai pour toi cher Grand-Papa. La vie m’a aussi fait faire des choses que j’aurais pu m’épargner et épargner aux autres. J’ai eu la chance de naître à une époque où on était un peu plus détendu, où on pouvait se rebeller et s’affranchir des convenances, j’avais peut-être aussi un goût prononcé pour le combat. Le dernier qui m’attend est perdu d’avance alors je profite de la vie devant moi. Quelle que soit la durée, je compte l’exploiter à fond pour finir cette histoire et donner de l’amour à ceux qui me sont chers. De l’amour et des matzeknepflich dedans !

L’histoire tue, l’histoire qui tue c’est la vie.

Photo : Léon, Ady et Lizzy  au soleil sur une terrasse au ski 1937-1938

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