Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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23 mars 2016 : Audace

Cher Grand-papa
Ce matin je n’allais pas bien, j’ai même cru que je ne pourrais plus t’écrire et continuer à raconter les histoires. Les vôtres, donc la mienne aussi.
Ailleurs qu’ici, je dirai que ça m’a bien .. et tu m’aurais regardé avec ton regard d’acier et je n’aurais pas fini ma phrase. Quand j’étais petite tu disais que j’avais une «chutzpa punim », ça voulait dire que sur mon visage on lisait l’audace et l’impertinence. J’ai toujours pris ça pour un compliment. Et c’est encore vrai aujourd’hui. J’aborde l’idée de ma mort prochaine avec audace et impertinence, mon dernier défi.

à Coudrée

Parfois ça m’a joué des tours d’être telle que je suis, entière sans concession avec mes règles, souvent même, mais je n’ai jamais cessé d’être audacieuse, d’oser et de tenter quitte à tomber, me faire mal, pleurer, chercher une épaule et des bras pour me relever. Et recommencer. Tu te souviens de cet hiver de 1963 où pour une raison qui m’est inconnue, maman m’a placée trois mois dans un home d’enfants, tu te souviens de mon chagrin ? Je me souviens de toi, tu es venu me sauver de cette solitude atroce, de l’abandon, tu étais mon prince charmant, dans ton traîneau sur la neige. Tu n’étais pas tendre mais tu osais, tu m’as cherchée et emmenée dans ton hôtel et j’ai cru que j’allais rentrer mais au bout de quelques jours tu m’as expliquée que je devais retourner chez les Taties encore un peu. J’ai accepté, je n’avais pas le choix. J’ai encore pleuré et puis les vacances de Pâques sont arrivées, mes frères avec et à la fin je suis repartie avec eux.
Tu vois, Grand-Papa, toi qui a gravi et atteint le sommet du Cervin et le Matterhorn 1, toi qui avant d’être mon grand-père était un homme jeune et audacieux, toi qui a réussi à conserver cette famille unie autour de toi je t’ai aimé pour ton audace et j’ai aimé mon autre Léon pour sa force et sa douceur vous avez toujours été mes deux modèles d’homme lorsque j’étais enfant. Vous avez toujours tout pardonné, excusé en grondant mais avec sagesse
Je sais qu’Alice était désespérée, je ne suis pas sûre que tu y étais pour quelque chose, je ne suis plus sûre de rien dans cette histoire. Je pense que l’ensemble de cette famille c’est à dire les six adultes présents à Lisbonne ont dû mener une vie d’enfer à cette adolescente un peu perdue, la guerre, l’exil forcé, tout cela a de quoi chambouler une jeune fille. Et quand en 1948 elle s’est à nouveau retrouvée enceinte, les mêmes ont remis ça, sauf toi. Tu étais en voyage, j’ai le manifeste des passagers de ta traversée transatlantique. Alors qui a emmené Alice à la clinique, qui a assumé tout cela? Ady était trop faible. Je ne vois que ta sœur et son mari. Mais je ne sais pas et plus personne ne peut le raconter. Etait-ce Lison la cousine suisse qui plus tard est devenue ta bonne amie. Cette chère Tante Lison, Maman m’a raconté qu’elle avait eu un choc lorsqu’elle vous a trouvé dans le même lit après la mort d’Ady. Bien des années plus tard j’ai ressenti la même chose grâce à mon père. La vie est pleine de surprises Grand-papa!

Il m’en a fallu bien moins qu’Alice à quinze ans pour oublier qui j’étais. La mort de ma mère, ta fille, Lizzie. C’est peut-être aussi cela qui me séduit chez Alice, cette connivence dans la douleur. J’ai eu la chance d’être rattrapée, d’être aidée, Alice a été seule et elle a choisi de fuir. Je n’ai heureusement jamais connu la douleur de perdre un enfant, toi deux fois, tes deux filles. Pauvre Grand-papa.
J’ai longtemps cru qu’Ady était une femme forte, que maman tenait sa force d’elle, quand je lis les lettres qu’elle envoyait à ma mère, aujourd’hui plus de soixante-dix ans plus tard je vois qu’elle se soucie de choses quotidiennes, qu’elle parle d’elle aussi, qu’il manque de la chaleur et de la tendresse et je comprends mieux pourquoi ma mère était parfois lointaine. J’ai appris avec la vie à ne plus reproduire les schémas familiaux toxiques, j’ai essayé de m’en éloigner. Je pense, peut-être présomptueusement, y être arrivée.
Je vais m’arrêter pour aujourd’hui, Grand-papa, ma tête fatigue trop.
Je t’embrasse et espère revenir te voir demain.

1 (pour ceux qui ne savent pas c’est le même sommet pas dans la même langue, ça l’amusait beaucoup la blague des deux sommets)

2 Commentaires

  1. Didier

    29 mars 2016 - 21 h 31 min
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    Je trouve que Robert Redford a les même yeux que Léon (et pas l’inverse bien sur)

    • Cher Léon

      30 mars 2016 - 0 h 33 min
      Reply

      Tout s’explique !

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