Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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25 mars 2016 Et si c’était un livre

Il commencerait ainsi

Lucerne le 12 novembre 1948

La petite bonne sœur suisse, en tenue immaculée et cornet assorti, posa le plateau du dîner sur la table. Elle ressortit sans un mot de la chambre non sans jeter un regard désapprobateur à la patiente comme à chacune de ses courtes visites dans la chambre. Elle connaissait la raison de la présence d’Alice dans cette clinique obstétrique. Elle désapprouvait de tout son être et de toute sa foi catholique le crime qui avait eu lieu la veille. Elle avait beau savoir que la patiente avait refusé cet avortement, les deux hommes de la famille qui avaient accompagné la jeune femme avaient insisté après du médecin. Le bon docteur n’aurait pas dû pratiquer cette intervention en transgressant la loi et le serment d’Hippocrate. Mais il partageait tant de valeurs ridiculement bourgeoises avec  ces gens et il avait encaissé au passage une belle somme. La bonne sœur pensait que le pape avait eu tort de pardonner aux juifs pour la mort du Christ. La jeune femme n’était pas mariée, si ça n’était pas une honte une telle débauche, pensa-t-elle en refermant la porte.
Personne n’avait rendu visite à la jeune femme, pas une fleur dans la chambre. Elle devrait sortir le lendemain si tout se passait bien. Alice ne trouvait qu’hostilité autour d’elle. Assise sur le lit, elle finissait sa correspondance.
Chère Nana, Comme il me reste une petite carte de Paris, j’en profite pour t’écrire. Tout le monde est très sympathique ici. Comme toujours, je ne suis pas comme tu le penses car j’en ai vraiment assez. Je ne peux pas te dire ce que je veux faire car je n’en peux plus. Baisers Alice
Elle inscrivit à droite de la carte l’adresse de la destinataire à Mulhouse. Elle mit la carte dans une enveloppe, lécha la colle et ferma l’enveloppe, elle ajouta le prénom de sa cousine éloignée, Yvonne sur l’enveloppe. Elle se leva, posa l’enveloppe sur la table, referma le stylo plume, le rangea sur l’enveloppe. L’infirmière partie, il lui restait une demi-heure pour agir jusqu’à son retour. Elle se saisit de la seule chaise qui était dans la chambre et la positionna en équilibre pour bloquer la porte. Elle ouvrit le petit placard blanc, attrapa son sac en toile beige, le posa sur le lit et y mit sa trousse de toilettes et ses chaussons. Elle ôta la chemise d’hôpital la laissa glisser sur le sol puis se ravisa et l’accrocha à la patère de la porte de la salle de bain. En se retournant elle aperçut son visage cerné et pâle dans le miroir, les boucles brunes de ses cheveux auraient mérité une longue série de coups de brosses mais elle avait déjà rangé la brosse dans la trousse et la trousse dans le sac. Elle enfila une culotte propre, jeta celle qu’elle portait dans la poubelle de la salle de bain. Elle ne mit pas de serviette ; sa culotte serait tâchée de caillots de sang qui s’écoulaient de son vagin, cela n’avait plus d’importance. Elle prit une chemise de son père sur le cintre dans le placard, la boutonna, ses seins avaient déjà grossi, elle eut du mal à fermer le bouton de milieu de poitrine. Elle finit de s’habiller puis rangea le reste de ses affaires dans le sac qu’elle laissa ouvert sur le lit.

Dans cette clinique suisse, contrairement à l’hôpital de New York, il n’y avait pas de barreaux aux fenêtres et sa chambre donnait sur le lac. Elle avait une chambre avec vue sur la montagne comme dans un hôtel. Ils étaient tous tellement préoccupés par ce fœtus à éliminer qu’ils avaient négligé ce détail. La souillure serait pour eux. La souillure sur son cousin et sur son oncle le médecin, qui l’avait amenée ici, la souillure sur sa mère qui n’avait rien dit pour la défendre lors du conseil de famille qui avait pris la forme d’un procès où elle n’eut pas d’avocat. Son père était absent pour ses affaires. Il n’avait pas été prévenu. Il les aurait convaincus, il était son seul allié depuis le début. Lui seul avait compris depuis Lisbonne.
Lisbonne et ce garçon qui avait abusé d’elle, Lisbonne et cette « intervention » comme on lui avait alors expliqué. Personne ne lui avait expliqué qu’elle était enceinte, elle n’avait alors que quatorze ans et ni ses parents ni ce cher Oncle Camille, l’homme aux mains baladeuses, ni sa femme, sa tante, personne n’avait prononcé les mots fœtus, bébé et avortement. Ils n’avaient rien dit et ça n’est que plus tard, bien plus tard qu’elle avait réussi à mettre des mots sur sa douleur, sur ce double viol. Ce garçon l’avait violé et sa famille et le médecin qui l’avait avorté avaient aussi violé son intimité, son corps et son intégrité. Il était temps de les quitter.
Alice sortit sur la terrasse, le jour baissait, la lumière était belle sur le lac, elle se souvint des soirs d’été au bord de l’étang de South Orange, deux beaux étés. entrecoupés de cures d’électrochocs à l’hôpital, deux été d’enfer pour elle et deux été de rêve pour son frère et sa sœur expédiés hors de l’Etat chez les scouts. Deux été des parenthèses où personne ne parlait de ce qu’elle endurait pendant vingt et un jours. Ces étés où sa mère était préoccupée par les nouvelles de son Oncle Alfred pilote dans Royal Air Force et ou elle avait oublié tout les grands livres qu’elle lisait sur la pédagogie, la psychologie et tant d’autres sujets. Elle ne mettait rien en pratique et ne cessait de la dévaloriser, de lui faire payer un prix pour ses erreurs. Ces gens ne la méritaient plus, elle inspira
Elle grimpa avec souplesse sur la balustrade de pierres blanches, elle avait mal au bas-ventre. Elle se redressa, mit de l’ordre dans ses boucles, se percha sur la pointe des pieds, leva les bras et telle Esther Williams, elle salua avec grâce un public absent. Elle regarda le sol et pensa que cela suffirait. Elle souriait quand elle plongea.

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