Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
Photo book

26 mars 2016 : Un jour de plus

Cher Léon,

Je n’ai pas trouvé l’acte de naissance d’Alice. Mais je sais qu’elle est née le 15 avril 1928 et morte le 12 novembre 1948. Je ne sais où Ady a été accoucher. J’ai embêté tant d’employés d’Etat-civil, suivi tant de fausses pistes qu’à un moment j’ai cru que ce joli bébé était la fille d’une des conquêtes d’Oncle Alfred et puis la raison m’est revenue. Tu n’aurais jamais accepté que cette merveilleuse petite fille ne soit que ta nièce.

J’ai retrouvé cette photo de nous dans ta salle à manger, un jour de « goûter des enfants », un jour où on fêtait ton anniversaire ou Hannukah.

Pourquoi tous les papiers concernant Alice ont-ils disparus ? Dans quel désespoir ont-ils été jetés ? Par qui ? Encore des questions qui resteront sans réponse pour moi, si comme il est prévu ma vie s’arrête ici sans avoir eu le temps de terminer mon récit.

J’ai un espoir ténu, un espoir qui ne me semble pas très sérieux, un espoir dérisoire. Si il existe au bout du compte un ailleurs et qu’on puisse y obtenir les réponses à nos questions viens me chercher. Viens me chercher tout seul dans la zone d’arrivée, j’arrive sans bagage, viens tout seul, debout sur tes deux jambes, nous irons nous asseoir au soleil d’une terrasse, tu prendras une eau gazeuse et quelques biscuits aux amandes que tu croqueras, et tu poseras ton regard bleu sur moi. Et tu me diras un truc qui signifiera que je suis en avance, comme Ady, comme Alice, comme Lizzie. Ah ces femmes. Mais je te répondrais en disant que j’ai gagné douze ans sur Maman et malgré mes essais plus de trente quatre sur Alice. Tu me répondras « ça n’est pas un concours. »  Tu sais bien que j’ai toujours été en avance aux rendez-vous.

Je te préviens, Grand-papa, réserve une table pour le dîner, invite dans l’ordre de ma curiosité et du manque que j’ai d’eux les membres de ta famille : pour ma mère, prévois de longues heures, pour ton père et ta mère – demande à Berthe une part de sa tarte au fromage blanc parce que je voudrais enfin goûter l’originale, dis à Emmanuel que j’ai essayé de bien porter son nom, qu’après lui plus personne ne s’est enfermé dans la salle à manger pour boire des verres de schnaps après le déjeuner. Plus personne n’a raconté de blagues juives comme lui. Tout était réchauffé.

Dis-lui que jusqu’au bout, j’ai ironisé comme lui avec mes médecins sur mon état et sur ma mort. Dis-lui que j’ai trouvé les cousins partis à Yolo, les descendantes de tante Rosalie. Garde moi une place sous ton bureau, je me plierai en deux et à tes pieds je te lirai les cours de la bourse en anglais et tu pourras continuer à utiliser ton standard à fiche pour écouter ce qu’il se dit dans le magasin de là-bas ou engueuler ton banquier ou ton avocat. Je ne bougerai pas. De toute façon je serai morte.

Je vous apporterai des nouvelles de ceux qui sont encore vivants, il s’en est passé de belles depuis ce temps. Tu avais raison, comme souvent. Tu pourras me gronder, j’ai pas mal réussi à faire parler de moi en mal ou en bien et tu diras « les gens parlent, ça les occupe. »

J’ai réfléchi Grand-papa, cet endroit n’existe pas, c’est encore une blague. Alors, plus simplement, ne sachant si demain sera un jour de plus je te dis aussi au revoir Grand-papa , je te promets d’essayer de passer demain pour prendre des nouvelles. Mon cerveau baigne en milieu hostile dans mon crâne et les miracles n’existent plus, Moïse les a tous épuisés, il ne reste que des tours de magie que personne n’a réussi à décoder.

Ne sois pas triste Grand-Papa, tu ne seras pas oublié. Ils parleront de toi, cher Léon. Cette année un petit garçon est né, il porte ton nom, c’est ton arrière-arrière-petit-fils, mais ton fils a dû te le dire, la nouvelle lui est sans doute parvenue.

Au cas où je me trompe, je t’embrasse à nouveau et malgré les incertitudes, je te dis à demain.

Laisse le portail ouvert, j’aime tant me garer devant l’escalier.

1 Commentaire

  1. annie sidier

    26 mars 2016 - 12 h 06 min
    Reply

    Tu es forte et lumineuse, j’aurais voulu te rencontrer. Je sais que tes amours t’accompagnent, fragiles aujourd’hui, mais magnifiques car ils sont tes enfants et je vous embrasse.

Répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Contenu protégé !