Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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28 avril 2016 : Et si Alice ou l’hypothèse de la vie

Cher Grand-Papa, Cher Léon,

Lorsque je pense à Alice, la plupart du temps ma réflexion commence par la question « et si Alice » , je te livre ici quelques une de mes questions et des réponses , n’y vois rien d’autre qu’un exercice pour entraîner ma pensée, le temps des reproches est depuis longtemps révolu.

Et si Alice n’avait pas pu embarquer pour les Etats-Unis ?

Alors  la famille l’aurait peut-être laissé avoir cet enfant, sa vie à quatorze ans aurait été largement impactée, comment expliquer une grossesse et un enfant à votre milieu, aurait-on inventé une grossesse fictive d’Addy, sa mère et Alice aurait-elle eu le choix. Et Si on avait cherché qui était l’homme qui avait abusé de sa candeur et de son ignorance, du manque d’amour et de son insécurité en cette période d’exil. L’aurait-on mariée à cet homme, était-ce un homme de la famille. Je te vois hausser les sourcils Léon, il n’y en a qu’un d’homme dans cette famille en dehors de toi, et pourquoi pas ? La nature des hommes est parfois trompeuse, quelque soit l’hagiographie qui en est faite il subsiste ici une zone d’ombre.

Et si Alice avait été juste une enfant un peu paumée?

Si après son arrivée à New York, on ne l’avait pas médicalisée aurait-elle développé, malgré tout, les signes de la manie dépressive? Les thérapies dont elle a « bénéficié » ne l’ont-elles pas plutôt desservi. Aurait-elle juste été cette fille intelligente qui participait activement à la vie se sa High School, souriante et bienveillante, un brin mélancolique les soirs d’hiver quand la nuit tombe tôt et qu’un garçon la ramène sur son vélo de temps en temps. La fille joyeuse qui sort de chez Grunnings un cornet de glace à la main un soir d’été pour s’asseoir au bord de l’étang en bas de sa rue.  Je ne le sais pas. Je ne le saurais jamais.

Et Si Alice avait juste été tétanisée par l’idée de la mort de sa mère

Et que sa soif de vivre elle l’avait passée avec ce garçon un peu fruste, ce moniteur de ski Suisse, agriculteur l’été qui lui ouvrait ses bras. Et si vivre avec l’idée de perdre sa mère était juste insupportable, si ne plus la revoir constituait une idée qu’elle ne pouvait tolérer. Et Si Alice était juste désespérément vivante et que ce deuxième bébé était le fruit d’une réflexion et non d’un malheureux hasard. Pourquoi ne pas lui avoir laissé cette chance après tout elle venait d’avoir vingt-deux ans et déjà elle était considérée comme incompétente alors qu’elle était majeure. Elle a obéi, ne s’est pas enfuie, elle a courbé l’échine, mais elle a rompu et a choisi de disparaître plutôt que de continuer à vivre avec vous. Elle est morte contre vous dans un ultime pied de nez à vos valeurs. Prendre sa vie pour en avoir détruit une tout le contraire de nos valeurs, cher Grand-Papa. Tu as du te poser ces questions. Elles ont du te ronger et Addy aussi, peut-être que la mort d’Alice a accéléré la fin de ta chère épouse. Peut-être que cela a définitivement rompu quelque chose entre Lizzie et Jojo, cette connivence de leur enfance en exil. Peut-être qu’Alice en prenant sa vie, de son propre choix s’est juste émancipée de vous. De vous tous.

Et si Alice était la plus libre des femmes de cette famille

Bien avant moi et mes fugues, bien avant moi il y a eu Alice et grâce à elle mes coups de canifs dans le contrat non écrit de la famille sont presque passés inaperçus, Il aura fallu que j’y mette du mien pour dépasser ce qu’elle avait débuté, l’émancipation des femmes de cette famille. Alice ma tante que je n’ai pas connue, je t’aime aussi pour cette liberté.

Voilà Grand-Papa, il est trop tôt ce matin, mais c’est mon heure. Repose-toi bien, je viendrai ce soir ou demain, je ne peux pas encore prévoir ce que sera cette journée. Je t’embrasse sur ton front bien crémé et parfumé. Un baiser qui claque comme on les fait chez nous en guise d’au revoir. Tu me caresses la main et me disant ça ira, ni toi ni moi ne savons si tu parles de toi ou de moi et c’est mieux comme ça.

2 Commentaires

  1. Paule

    28 avril 2016 - 12 h 13 min
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    Alice de là où elle est te remercie sûrement d avoir pensé ET d avoir posé ces questions .
    Ne sommes nous pas pendant Pessakh où toutes les questions doivent être posées ?
    Les réponses semblent être dans les questions comme souvent .
    Merci pour elle chère Manuela.

    • Cher Léon

      28 avril 2016 - 17 h 19 min
      Reply

      merci Paule

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