Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
Photo book

29 mars 2016 4.07 du matin, cher Léon

Cher Léon, je profite que les médicaments me donnent du répit pour revenir te voir, 

Ces derniers jours ont été difficiles physiquement, depuis presque trois ans tu le sais, je me cogne un ennemi intérieur qui me colonise à sa guise. Discrètement, il commence à sérieusement m’empêcher de vivre et me dirige vers le repos final. Tu te souviens de la fin de vie de ta chère Ady, à la montagne, sur la terrasse devant les Alpes, chez moi j’ai vu sur une jolie vallée boisée et vallonnée. Mes enfants sont venus pour une sorte d’au revoir avec les petits à qui on avait dit  » Mamie va bientôt mourir »  , oui mais Mamie ne ressemble pas aux vieux malades qu’ils ont déjà croisés dans leurs courtes vies. La Maladie de Mamie ne se voit pas trop, elle garde sa chambre plus longtemps , elle parle moins fort et ne court pas dans le jardin. Bref partir c’est compliqué.Dire adieu est douloureux pour tous. Je suis sereine grand-papa , ne t’inquiètes pas pour moi, tu l’as fait suffisamment lorsque j’étais enfant.

Je suis venue te voir ce matin de bonne heure parce qu’après il est probable que fasse un genre de meltdown du coeur et une OPA sur les kleenex.

Quand j’ai commencé à rédiger la vie d’Alice pour en faire un livre, J’ai utilisé les archives en ma possession et votre correspondance, j’ai retourné chaque photo, déchiffré vos écritures et après j’ai rempli les blancs avec ce que vous m’aviez dit, c’est une chronique qui n’est pas terminée, mais qui au moins sera lue par tes descendants directs, je vais t’en donner un autre morceau ce matin, avant de te quitter Gran-Papa, je vais aussi éviter ce matin un meltdown de plus et regagner mon port d’attache, mon lit.

Je t’embrasse Cher Léon et qui sait à demain peut-être avec la suite du livre.

Caldas da Rainha, Portugal, Août 1940
Emmanuel était assis dans le salon qui donnait sur la cour intérieure de la villa, il avait soigneusement plié et remonté les manches de sa chemise de popeline blanche et s’épongeait le front de son mouchoir blanc. Il faisait beaucoup trop chaud dans ce pays.
Il sortit de sa poche son couteau suisse et choisit la lame fine pour servir d’ouvre-lettre puis découpa proprement l’enveloppe arrivée par porteur à bicyclette. Il dépliât la missive s’adossa dans le fauteuil Chesterfield, ôta la cendre de la cigarette qu’il gardait toujours aux lèvres avant d’en répandre sur sa chemise encore propre et commença la lecture.
Lizzie, la plus jeune de ses petits-enfants le regardait depuis la table où elle faisait semblant de dessiner, mais d’où elle observait les moindres faits et gestes de son grand-père depuis que la lettre était arrivée. Les autres membres de la famille se reposaient ou étaient à la plage. Emmanuel prit connaissance du rapport détaillé de son ami Achille Weill sur la situation des pensionnaires de l’Hospice Israélite de Pfastatt désormais vidé de ses occupants, expulsés d’une Alsace qui devait être Judenfrei comme se plaisaient à dire les Nazis.
Cher Président et cher ami,
Je vous confirme par la présente lettre mon télégramme d’hier ainsi que notre entretien téléphonique du même jour les nouvelles de l’Hospice afin que vous puissiez les faire connaître à Londres.
Lorsque vers mi-juin l’Alsace a été envahie par l’ennemi, je ne voyais qu’une seule solution : de rester auprès de nos pensionnaires et d’attendre “advienne que pourra. »
Pendant tout le temps nous n’avons pas été incommodés par l’autorité allemande, et sachant qu’en Allemagne des établissements similaires aux nôtres continuent à exister, nous avons eu espoir de pouvoir rester ; et avec les soixante mille francs que M. Fernand Levy m’avait confiés de pouvoir nous ravitailler jusqu’au moment où des relations régulières avec le Comité administratif pourraient avoir lieu. Bien que nos coreligionnaires à Mulhouse-Ville aient été maltraités ; de mon côté j’ai pu accomplir mon service sans être dérangé. Le maire de Pfastatt m’a encore consolé en me disant “qu’à des vieux on ne ferait rien et que je pourrais rester à mon poste.” Je me suis présenté au Landeskommissar : Dr. Maier, à Mulhouse, qui m’a répondu dans le même sens.
Tout allait bien et nous étions ravitaillés pour quelque temps à l’exception du combustible.
Voilà le 16-7-1940, à l’après-midi vers 16 heures, sans tambour ni trompette, un peloton de 10 hommes, quelques officiers et sous-officiers sont venus entourer la maison, soldats baïonnettes au canon, et pénétrant dans la maison, avec ordre d’ouvrir le coffre-fort et de leur remettre la caisse. Je leur ai fait comprendre que je n’opposerais pas, connaissant le danger couru, mais leur demandant de me permettre de payer le personnel jusqu’à la fin du mois, ainsi que les fournisseurs aryens ; ils y consentirent et me laissèrent la clé du coffre-fort après avoir pris connaissance de son contenu. Ils m’ont autorisé à emporter cinq mille francs ainsi qu’à Mme Weill sur notre avoir, car ils ont fouillé notre appartement, emportant titres, livrets de Caisse d’Epargne ; les pensionnaires ont pu emporter autant, ceux qui disposaient de cette somme. Par contre je n’ai pas eu le droit de leur donner le complément.
J’ai profité d’un moment d’inattention de leur part pour leur soutirer environ dix mille francs supplémentaires que j’ai distribué à des pensionnaires afin que mon contenu ne dépasse pas les limites autorisées.
L’ordre que nous avions eu de nous tenir prêts pour le lendemain matin à 7 heures, heure à laquelle on viendrait nous chercher, mais nous restions gardés constamment par des sentinelles afin que personne ne puisse s’échapper ; dans cette situation nous sommes restés jusqu’au vendredi matin 7 heures ; pour tous les pensionnaires on a préparé de grands colis contenant habits, linge, nourriture. Mme Gasser a fait l’impossible pour nous consoler. Elle même étant d’Epinal se verra tôt ou tard subir le même sort.
Donc vendredi matin à 7 heures trois autocars de la Police allemande (Gestapo) ont pénétré dans la cour et toute cette cargaison humaine, sans nous laisser le temps de faire des adieux, a été chargée dans ces voitures en direction de Belfort, Besançon, Dole, Parcey, limites de la zone occupée. Là, on nous a débarqués en rase campagne avec ces mots : ”So jetzt sind sie in Frankreich, jetzt könnt ihr verrecken wann ihr wollt ”; on nous a photographiés, filmés. A un officier j’ai dit qu’il devrait mettre sous les images “ Deutsche Kultur.” Nous avons donc été abandonnés à nous-mêmes, en pleine campagne, sans le moindre secours et ne voyant aucune issue : que faire ?
Un automobiliste que j’ai accosté et qui a bien voulu me conduire jusqu’à Lons-le-Saunier m’a rendu un grand service. Ma première occupation a été de me rendre à la Préfecture où M. le Préfet du Jura, M. Golliard, m’a reçu et immédiatement il a réquisitionné un autocar, a fait réserver des lits dans l’Hôpital Civil de Lons-le-Saunier et de ce fait tous nos pensionnaires ont pu être hébergés le même soir dans des lits et réconfortés par un petit repas chaud.
Par suite de mon intervention l’autorité a été immédiatement informée ; j’ai dit que d’autres convois allaient suivre, ce qui a en effet eu lieu, et un service a pu être établi pour les pauvres chassés de leur foyer dans des centres d’hébergement où ils ont été accueillis.
Qu’allons-nous faire ? Qu’allons-nous devenir ? Il reste à prévoir que toute la population d’Alsace-Lorraine subira le même sort de façon qu’il ne reste que des éléments à leur convenance, c’est à dire cent pour cent nazi. Tous les Israélites, citoyens nés dans les autres départements, fonctionnaires ne se soumettant aux nazis etc. etc. se verront expulsés, de façon qu’ils puissent montrer au monde, s’il y a plébiscite, que notre territoire est cent pour cent allemand. L’accueil à Lons-le-Saunier par M. le Préfet, la municipalité et surtout par les Sœurs de l’Hôpital qui nous ont accueillis était des plus touchants. Nous attendons maintenant des informations de votre part.

A Pfastatt sont restés :
Mlle Clémence Bernheim, Sophie Wallach, Sara Levy, Mme Moise Blum née Rose Spiegel, Meyer née Risser de Colmar, Mlle Marie Sulzer, Régina Maier, M. Isaac Herschenberg, Raphael Bloch.
Oscar Weill s’est jeté par la fenêtre du premier étage, il s’est blessé et a été immédiatement transporté à l’Hôpital Régional. Maier voulait s’étrangler, elle n’y a pas réussi.
Mme Gasser a été obligée de rester parmi ses pensionnaires attendant qu’ils soient remis dans un autre hôpital ; elle ne désire qu’une chose, nous rejoindre au plus tôt.
Avec tous les détails que je vous donne, nous espérons que notre Hospice pourra bientôt de nouveau fonctionner et je reste à votre disposition pour tous les services que vous jugerez utiles.
Je vous prie M. le Président de recevoir mes respectueuses salutations
Votre dévoué Arthur Weill

Emmanuel reposa la lettre sur l’accoudoir du fauteuil, il s’épongea le front.
– Lizzie, chérie peux-tu me chercher mon papier à lettre et mon stylo Parker qui sont dans la chambre, toque à la porte pour voir si Grand-maman est réveillée, si elle ne répond pas, tu entres doucement, pas la peine de la réveiller.
– Les nouvelles sont mauvaises, Grand-papa ? Je sais que tu ne vas pas me répondre, tu vas dire que je suis encore trop petite pour ces histoires mais je vois bien que tu es préoccupé. Je monte te chercher tes affaires. J’y vais, j’y vais dit la petite en se levant
– Non, ça va ma chérie, ça va, c’est Achille Weill, il fait ce qu’il faut pour nos pensionnaires de Pfastatt. Allez, ouste !
Elle monta pieds nus dans l’escalier. Il soupira et s’épongea à nouveau. Cette chaleur était suffocante.

 

 

 

 

0 Commentaire

Répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Contenu protégé !