Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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3 avril 2016 : Une danse, une vache et un chocolat chaud

Cher Grand-Papa,

Je commence cette page à une heure et demi du matin, oui je sais ça n’est pas très casher pour une femme de mon âge et dans mon état d’être debout à cette heure, mais on s’en moque, j’aurai le temps de dormir plus tard et j’étais plutôt contente d’ouvrir les yeux ce matin. Hier la fin de journée était rude, mes douleurs augmentent, je suce un antalgique assez puissant qui rend dépendant. Comme l’a dit je ne sais plus qui, on s’en fout un peu si tu  te drogues maintenant. Ça m’a rappelé la période après la mort de Lizzie, quand je faisais n’importe quoi et quand Jojo m’avait mis un détective aux fesses pour me pister. Un jour, il a même débarqué au bistrot près du lycée avec sa Maserati ( tu te souviens de sa passion pour les belles voitures), je jouais au baby foot au lieu d’être en cours, j’avais vue sur la terrasse, il m’a aperçue ou son espion était dans la salle, ouvert la porte passager, pas dit un mot et je l’ai rejoins. J’ai pris une sacrée engueulade. Je ne me souviens plus des mots mais c’était Jojo. Après pour changer j’ai dû venir chez toi ou faire une fugue. C’était un peu comme ça à cette époque. Je partais déjà quand c’était trop lourd.

Ce matin j’avais une douleur à la poitrine, (the chest, not the boobs ) et un instant j’ai pensé à l’infarctus. Puis ça a passé. J’ai pensé merde (pardon Léon), pas déjà, j’aimerais tant finir cette histoire. Après je me suis levée quand mes yeux se sont remis à fonctionner. Voir double sans avoir bu, la maladie est vraiment une vaste blague.

Tiens, j’en ai une pour toi de blague, faut que je la retrouve dans mes neurones. Ah oui, celle de la vache de Minsk, j’adore la vache de Minsk.

Je t’embrasse Grand-papa et te dis à demain

il était une fois une vache dans un shtetl qui avait cessé de donner du lait. Les villageois commencèrent à s’inquièter, étudièrent le problème et conclurent qu’ils pouvaient, moyennant 2000 roubles, acheter une vache en provenance de Moscou, ou bien encore pour 1000 roubles, la faire venir de Minsk. Compte tenu de l’état de leurs finances, ils optèrent finalement pour l’achat d’une vache de Minsk.

Cette vache s’avéra tout de suite merveilleuse. Elle donnait beaucoup de lait, sans discontinuer, la grande joie des habitants subjugués. Ils décidèrent donc d’acquérir un taureau afin d’accroître le troupeau et de ne plus jamais dépendre d’une seule et unique vache pour leur alimentation.

Ils mirent donc le taureau en pâture avec leur vache bien-aimée. Au bout de quelques temps, ils remarquèrent que le taureau, lorsqu’il s’approchait de la vache, celle-ci s’en cartait systématiquement, qu’il avait beau essayer plusieurs autres manoeuvres, chaque fois, la vache repoussait ses avances. Il était donc impossible au taureau d’arriver à ses fins.

Les gens au désespoir, décidèrent finalement de voir leur Rebbe pour savoir quoi faire. Ils lui racontèrent donc toute histoire :

– Lorsque le taureau s’approche de la vache, elle s’carte de lui. S’il l’approche par derrière, elle court vers l’avant, s’il l’approche par devant, elle se met reculer. S’il vient sur le côté, elle va de l’autre côté. »

Le Rebbe réfléchit un instant et demande :
– Cette vache que vous avez achetée, elle ne viendrait pas de Minsk ?

Les gens étaient suffoqués par la perspicacité du Rebbe car ils ne lui avaient jamais mentionné le lieu de provenance de la vache :
– Vraiment, Rebbe, vous êtes extraordinaire mais comment pouviez-vous
savoir que notre vache venait de Minsk ?

Et tristement, le Rebbe de répondre :
– Ma femme aussi vient de Minsk !

Léon 1941, dans le train

Les lettres venant de Lisbonne traduisaient l’impatience des exilés dans l’attente de leurs visas. A Scarsdale, Léon n’avait cesser de relancer Washington et pour le moment son avocat n’obtenait aucune avancée. Il était très inquiet quand arriva enfin une nouvelle positive, le consulat de Lyon en France où la demande initiale de visa avait été remplie du temps de leur exil dans l’Allier étudiait à nouveau la demande qui avait été rejetée une première fois. Il fallait maintenant attendre que cela soit validé puis transmis au F.B.I. puis au Département d’Etat et enfin envoyé à Lisbonne. Léon estima que si tout se passait bien ils pourraient prendre un passage pendant l’été. Il avait tenté de rencontrer le rabbin Wise, mais celui-ci était trop occupé.
Alice les préoccupait aussi, Addy ne comprenait pas ce qui se passait avec sa fille aînée et malgré des efforts des deux parties les scènes s’enchaînaient jour après jour. Tout était prétexte à dispute entre la fille et la mère. Alice était tantôt enjouée, voire exaltée par les événements, tantôt mélancolique. Rarement d’une humeur stable plus de quelques jours.
Léon s’en ouvrit par courrier à son beau-frère médecin. Camille lui suggéra de prendre contact avec un de ses anciens collègues de l’Université de Fribourg qui avait émigré et était devenu psychiatre dans un établissement renommé après avoir repassé ses examens. Addy avait pris un rendez-vous pour prendre conseil, elle avait obtenu une date en février. L’exil et les discussions sur la guerre, les visites des proches qui racontaient leurs drames tout mettait Alice en grande détresse. Jojo et Lizzie semblaient moins perméables aux évènements mais Addy disait qu’il ne fallait pas ignorer non plus les cauchemars de la petite qui cherchait refuge certaines nuits chez son frère. Même si leur vie était confortable ici, Addy était persuadée que les enfants seraient marqués aussi par leur exil et par les inquiétudes au sujet de la famille. Le vernis d’une vie normale à l’américaine craquerait, il fallait s’y préparer. Malgré ses réflexions sur l’éducation et les angoisses des enfants, Addy avait aussi décrété que ceux qui n’auraient pas de bons résultats cette année partiraient en internat. Léon trouvait que les idéaux de Madame Montessori avaient été assez vite balayés sous le tapis par son épouse, la vie quotidienne avec trois enfants et une seule aide-ménagère avait eu raison de la patience bienveillante de sa femme peu habituée à faire face aux tâches de la vie quotidienne.
Bernice, lors d’un dîner dansant après nouvel an réunissant les deux couples au restaurant du soixante-cinquième étage du Rockefeller Center, avait dit qu’Addy s’adaptait merveilleusement bien à leur nouvelle vie ce qu’elle trouvait remarquable car pour elle Addy était une véritable J.A.P Jewish American Princess bien que n’ayant jamais vécu ici auparavant. Piquée au vif par les sous-entendus d’oisiveté et de légèreté de sa vie passée Addy avait accusé le coup et répliqué qu’elle avait eu la chance d’être la benjamine après sept garçons et que son père Abraham avait toujours su répondre à ses demandes d’éducation et d’indépendance, la traitant comme l’égale de ses fils et qu’elle avait ensuite choisi un mari qui appréciait ses qualités, la laissait gérer sa vie et travailler et respectait ses opinions. La discussion s’était arrêtée quand l’orchestre de Tommy Dorsey avait joué les premières mesures de Do I Love You et qu’Addy s’était levée en prenant la main de Léon.
La princesse d’Alsace allait leur montrer comment on dansait le Fox trot sur le vieux continent. La soirée de ce quinze janvier fut une réussite, Léon et Addy dormirent cette nuit-là à l’hôtel Pierre, c’était leur première nuit loin des enfants depuis presque deux ans, une parenthèse qu’ils firent durer. Le vendredi ils passèrent la matinée à l’hôtel, puis déjeunèrent en amoureux, ils reprirent ensuite le chemin de Scarsdale pour libérer Mrs Wagner de ses obligations de surveillance des enfants.

 

Scarsdale le 31 janvier 1941

L’institutrice, entra dans la salle de classe accompagnée du directeur de l’école Greenacres, Monsieur Smith. Vernon Smith apportait les bulletins du trimestre, les reports cards. Les enfants se levèrent. Mademoiselle Cathcart leur fit signe de s’assoir.
– Nous sommes vendredi aujourd’hui et c’est le jour de vos bulletins de la deuxième période, dit Monsieur Smith.
Il continua son discours en félicitant la classe et en encourageant les élèves à continuer à étudier et à participer aux activités de l’école. Les élèves se levèrent à nouveau pour saluer la sortie du directeur. Agnès Cathcart passa dans les rangs en donnant à chacun sa pochette et en disant que si les parents voulaient la rencontrer elle serait disponible chaque matin et soir de la semaine suivante avant les horaires de cours. Il faudrait faire signer la page et rapporter le bulletin lundi, à Lizzie elle montra une page du document et précisa que les parents pouvaient y laisser un mot à son intention sur tout sujet qu’ils trouvaient appropriés. La petite fit une moue dubitative et répondit qu’elle avait compris.
Lizzie n’avait jamais eu de bulletin de sa vie, c’était une première, elle ne savait pas trop quoi attendre de ce document cartonné et plié en trois volets, rangé dans une pochette imprimée par l’école et où son nom, son âge et sa classe étaient notés d’une belle calligraphie. La première période de l’année était vide. Elle n’avait aucun jour d’absence noté pour la période qui venait de s’achever et elle avait eu classe quarante-cinq jours depuis son entrée à l’école.
Lizzie lut son bulletin, les remarques étaient bonnes à part celle sur son niveau en anglais qui devrait être encore amélioré. Maman serait contente. L’après-midi, il neigeât un peu et puis l’heure de fin des cours sonna, elle sortit en sautillant de la classe, se fit rappeler à l’ordre par un enseignant et attendit sous le porche de l’école, son frère qui arriva en faisant la tête. Ils descendirent les marches qui avaient été salées, puis en levant la tête ils virent leur bus partir.
Il traînait les pieds dans la neige en marchant jusqu’au bus jaune de l’école.
– On rentre à pied, lança la fillette en sortant son bonnet et ses moufles de laine de son sac
– On met nos lunettes de soleil et on dit qu’on est au ski lui répondit son frère !
A peine eurent-ils quitté le périmètre de l’école, Jojo lui proposa un stop au diner avant de rentrer pour boire un chocolat chaud. Il avait quelques pièces en poches qu’il sortit et compta à haute voix.
– J’ai assez pour qu’on partage une apple pie à la mode.
– Glace et chocolat, Jojo ? Maman va se fâcher
– -Pour une fois tu essuieras ta moustache de chocolat et tu ne diras rien.
Lizzie ne lui dit rien. Ils entrèrent au diner qui était rempli de familles, certains mangeaient déjà des plats salés, Lizzie ôta ses moufles et d’ un doigt dirigé vers sa tempe, exprima ce qu’elle pensait. Ils sont fous ces gens,
– C’est l’heure du goûter !
Ils repérèrent deux tabourets au bar, juste à côté de la vitrine où étaient les tartes et les cakes.
Bernie, leur dit bonjour et en servant d’autres clients leur demanda ce qu’ils voulaient. Ils commandèrent deux chocolats chauds sans marshmallow et une part de pie à la mode, la cannelle à part et deux boules de glace vanille. Leurs besaces, manteaux et bonnets étaient en tas à leurs pieds. Lizzie tourna sur son tabouret comme sur un manège. Jojo ne souriait pas, du coup sa sœur arrêta assez vite son cirque, elle s’accouda au comptoir, le menton dans sa main et soupira en regardant Bernie préparer leurs assiettes.
Jojo finalement se décida :
– C’est certain ils vont m’envoyer en pension avec un bulletin pareil !
Le pauvre avait l’air inquiet, Lizzie lui toucha la main :
– Ils ne le feront pas avant la fin de l’année, ne t’en fais pas. Ils attendront que grand-papa et les autres arrivent, avant de t’envoyer ailleurs. Pap a trop de choses à faire et ne pourra pas te chercher une école. Maman est occupée à ses affaires et elle ne le laissera pas t’envoyer loin de la maison. Tu peux encore travailler. Tu peux éviter la pension.
– Tu crois ?
La petite s’essuya la bouche avec la main, puis la manche de son sweater de laine. Jojo lui passa la boite métallique avec les serviettes en papier. Elle fit une tête de clown en louchant.
– Ton nez, t’as du chocolat sur le nez , andouille.
– Mais, peut-être préfères-tu partir et le regarda dans les yeux. Je vois bien qu’avec Alice ça devient compliqué, je fais comme si tout allait bien mais je sais, Jojo je sais. Et puis tu ne peux pas me laisser, alors flûte fais un effort un peu.
Jojo soupira, la soirée s’annonçait mouvementée à moins qu’Alice n’ait une de ses crises, son bulletin serait le sujet du dîner. Il en venait à espérer que sa sœur aînée aille mal et attire l’attention de leurs parents ou encore mieux que son bulletin soit encore plus mauvais que le sien ce qui n’arriverait pas. De toute façon il faudrait parler de l’école à un moment ou à un autre et en plus il allait être privé de sortie pour le weekend, adieu le match de hockey avec les copains et en plus Maman voudra qu’on aille à la synagogue demain. Quelle plaie cette manie d’aller à la synagogue et en plus le matin.
– Et la paire de patin de hockey, j’espère que Pap est passé les chercher chez Davega, je lui ai montré la page de réclame, il a dit qu’il le ferait, mon pied a grandi.
– Lizzie on ne montre pas les bulletins ce soir, ils ne savent pas qu’on les a, on attend dimanche soir. Pourvu qu’Alice n’ait rien dit.
– T’inquiètes pas, elle a répétition de sa pièce de théâtre, elle rentre tard, t’auras qu’à promener le chien et la chercher au bus.
– Perfect plan !
Ils payèrent, s’habillèrent et Bernie leur dit, Gut Shabbés kinder, have fun !
Il annonça aux clients que la fermeture était dans une demi- heure. Le repos de Bernie c’était sacré, fermeture avant la nuit le vendredi, réouverture à cinq heures le dimanche matin avec des bagels faits maison. Bernie Le roi des bagels.

En rentrant ils croisèrent leur bus qui rentrait au garage central.
– J’espère que les voisins ne sont pas venus nous chercher pour jouer.
Ils tournèrent à l’angle d’Elm Road et marchèrent lentement vers la maison en soulevant la neige à chaque pas, la petite bande des enfants du voisinage les appelaient, ils chahutaient en riant et étaient tous recouverts d’impacts de boules de neige. Lizzie et Jojo dirent qu’ils ne pouvaient venir. Puis ils échangèrent un regard, posèrent leurs affaires sur les marches de la maison et coururent les rejoindre pour prendre part à la bataille.

– Quitte à être privés de sorties plus tard, autant s’amuser avant, lança Jojo avant de plonger dans la neige comme dans une piscine.

1 Commentaire

  1. Virginie

    3 avril 2016 - 6 h 26 min
    Reply

    J’achève ma lecture. J’ai dévoré chacun de vos rendez-vous avec Léon les uns derrière les autres. Très égoïstement je n’ai pas envie que l’histoire cesse là. Non cela n’est pas vrai, pas totalement égoïste , pudique.

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