Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
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30 mars 2016 : Jour de buée

Cher Léon,

Je suis réveillée depuis plus de vingt-cinq heures, une journée pleine plus une heure. Une journée comme celle de Kippour alors que nous attendons le temps de préparer la sortie d’Egypte. Mon cerveau et les antalgiques ont pris le contrôle de mon temps. Ce temps qu’il reste et qui se compte en jours. Les mois se sont envolés depuis l’été 2013. Je ne pense pas arriver vivante à Pessah. Ça n’est pas grave. Je suis déjà sortie de ce pays. Je vais juste regretter les chants et le repas avec la famille.
Tu te souviens, Grand-papa de la mort de ton père ? Moi je n’étais pas née, mais j’ai entendu le récit de l’incident du cercueil de plus de dix bouches et à chaque fois j’ai imaginé et rit. Par respect je ne vais pas le raconter. Encore un truc que ton cousin Max aurait noté dans son carnet de blagues. Qui aujourd’hui note encore les blagues juives dans un carnet?  Mais ce que j’ai imaginé et reconstruit c’est la fin d’Emmanuel, ton père, un récit qui aujourd’hui sonne fort dans mon actualité. Aujourd’hui je dois aller expliquer pourquoi je veux mourir chez moi. Les temps ont changé Grand-papa, même pour choisir sa mort c’est compliqué.

Il avait vu le jour se lever, quel jour étions nous ? Aucune idée de la date, Kippour était passé, il y avait survécu mais là c’était le dernier jour, il le savait, il les entendait chuchoter derrière la porte depuis ce matin. Berthe avait les yeux rouges. Elle n’était pas du genre à pleurer

Il aurait préféré être chez lui sur son divan, enfermé dans la salle à manger, avec la bouteille de schnaps et un petit verre, à la place il avait une perfusion de morphine dans le bras, il portait un chemise de nuit ridicule qui ne fermait pas dans le dos et son « touches » était à l’air. A quatre-vingt sept ans il aurait voulu mourir plus dignement.

Dans la maison de l’avenue Clemenceau, Berthe aurait hurlé,

– Ouvre cette porte, tu sais que tu ne dois pas boire,

Il aurait répondu une vacherie, il adorait se disputer avec elle, elle était championne en dispute la Berthe, elle aurait fini par appeler le petit au magasin en téléphonant exprès devant la porte, elle tirait le cordon du téléphone pour qu’il entende, pour l’embêter,

– Ton grand-père s’est encore enfermé, il boit, il ne m’écoute pas.

Après elle lui disait

– J’espère que tu as honte.

Et invariablement il lui répondait:

– Femme, qu’est ce que j’ai bien pu te trouver, perchée sur ton balcon avec ton gros nez ?

C’était comme ça depuis leur retour d’Amérique à la fin de la guerre

Jojo serait arrivé, en freinant devant la villa, il aurait fait crisser les pneus de sa voiture de sport, claqué la portière, sonné, tapé à la porte de la salle à manger. Lui il aurait encore joué à faire la sourde oreille cinq minutes. Ils se seraient engueulés tous les trois, et à la fin il aurait encore bu une goutte et ils se seraient  embrassés, le vieil homme se serait levé du divan aurait allumé une cigarette papier maïs en  regardant s’éloigner son petit-fils. C’était rôdé, comme une pièce de boulevard, et ça le faisait rire, Berthe aussi mais elle ne l’avouerait pas.

Une fois son petit-fils reparti il irait jouer aux cartes avec ses amis, enfin ceux qui restaient.

Camille, son gendre, le Docteur, entra vêtu de sa blouse blanche le stéthoscope autour du cou; il ferma les yeux, inutile de parler de toute façon c’était la fin.

Où était sa casquette, on la lui avait enlevée à son arrivée, Berthe lui avait aussi pris ses cigarettes et ses lunettes, les nouvelles il les avait achetées pour le mariage de sa petite fille Lizzie.

Le smoking du mariage on avait dû le faire reprendre de deux tailles il avait déjà maigri, mais personne n’avait rien dit.

Le Docteur lui prit le pouls, et lui demanda s’il ne souffrait pas, il répondit en ouvrant les yeux à peine:

– Parce que en plus tu veux que j’ai mal?

Mais là il toussa et Camille dut le soulever pour qu’il reprenne son souffle. Camille savait que le vieil homme voulait faire le brave, mais ne dit rien, il demanda à l’infirmière de changer la perfusion qui se terminait et sortit.

La nuit était tombée depuis longtemps quand il reprit conscience, quel drôle de rêve, il était reparti loin dans le temps; jeune homme à Wintzenheim, il avait revu la maison de la Grande rue, l’écurie derrière et son père, oui il avait revu son père, mauvais signe pensa-t-il.

Le Léopold était mort quand lui, Emmanuel avait vingt ans, il n’en avait jamais rêvé depuis, et voilà que le vieux réapparaissait, en plus il avait vingt cinq ans de moins que lui, quel houtspa. En bon fils Emmanuel avait appelé son fils Léo, le petit allait avoir soixante ans, si c’est pas un malheur avoir un fils de cet âge là, il souriait tout seul, les yeux clos. Si le bon Dieu lui laissait encore un peu d’humour, c’est que finalement ce n’était peut-être pas si grave. Et là, précisément à vingt-trois heure quarante cinq le 30 septembre 1953 Emmanuel s’en est allé joué aux cartes avec ses copains, en buvant un petit coup de schnaps, une dernière fois.

Les obsèques auraient pu être grandioses, Chevalier de la Légion d’Honneur, Membre de la Chambre de Commerce, ancien Président de la Communauté israélite, Emmanuel est parti avec les honneurs, tout le personnel des magasins, fondés par lui en 1888 devait être présent. Les notables juifs ou non aussi. Un joli pied de nez quand même pour le fils du marchand de bestiaux de Wintzenheim parti à Metz, revenu à Mulhouse, réfugié à New York, revenu à Mulhouse. Né et mort français il aura été Allemand de 1871 à 1918, citoyen américain, il est mort à nouveau français.

Il aura connu trois guerres franco allemande ou prussienne, jamais combattu, trop jeune en 1870 et déjà trop vieux en 1914.

Rosalie, sa sœur, la dernière survivante des onze enfants n’est pas venue de Californie, à quatre-vingt neuf ans elle ne put faire le voyage.

Caldas da Raina, Portugal le 2 octobre 1940
Alice
Ce soir Oncle Camille a décidé que nous devions célébrer la nouvelle année comme si de rien n’était, il a convaincu Papa et Maman et nous irons donc prier avec les autres réfugiés juifs. Je n’ai pas la moindre envie de prier ni de me rendre à la synagogue mais je n’ai pas voix au chapitre. Je fais donc la tête, Georges trouve que c’est une bonne idée, Georges trouve toujours qu’oncle Camille a de bonnes idées, sauf quand Oncle Camille commence à vouloir nous donner des cours de pensée juive. Dans la famille, Oncle Camille est le Juif de service, il est très érudit et fort bavard. Lizzie joue aux billes sur la terrasse pendant que je reste allongée sur un transat. Ma petite sœur a dit la seule chose intelligente dans cette atmosphère de folie.
– Mais ils ne parlent pas français, ils vont prier en allemand !
Bien entendu grand-mère Berthe a décidé de rester à la maison, elle ne connait personne avec qui discuter là-bas et ça n’est pas une véritable synagogue. Elle finira de préparer le dîner de Roch Hachana. Grand-papa a mis son beau costume trois pièces, il a sorti son châle de prières des grandes fêtes, il l’a ouvert pour l’inspecter et le cigare aux lèvres il a répondu de sa grosse voix depuis le salon :
– Lizzie, chérie ils vont prier en hébreu comme tous les juifs.
Oncle Camille a lancé
– Parole de sagesse, Amen
La petite a couru dans le salon, elle s’est plantée devant eux et a répondu,
– Grand papa, mais ce soir tu n’es pas le président de la communauté, tu ne seras pas assis devant et je ne pourrai pas venir avec toi, est-ce que ces gens prient seulement comme nous, femmes et hommes mélangés ou est-ce que Maman, Alice, Tante Renée et moi nous devrons nous mettre derrière les hommes ?
Maman est arrivée élégante, habillée d’une robe en soie marron glacée, les épaules couvertes mais avec des manches papillons, elle est coiffée et maquillée avec soins comme si nous étions toujours en Alsace, comme si la guerre ne nous avait pas chassé de chez nous. Il faut dire que Maman est belle, elle ne porte aucun de ses bijoux en dehors de son alliance et de sa bague de fiançailles. Il ne faut pas, dit-elle, trop montrer. Elle ne portera pas de fourrure ce soir, juste un châle blanc sur ses épaules. Même sans les artifices tout le monde comprend que maman appartient à un groupe de réfugiés peu nombreux ici, les riches.
Nous sommes riches, ou plutôt Pap et Maman sont riches, Camille et Renée aussi et Grand Papa et Grand Maman aussi, nous, les enfants somment des enfants de riches, à la plage c’est ce que le moniteur de natation a dit à Lizzie, elle en a pleuré parce qu’il a dit ça assez méchamment. Je suis allée lui parler à cet imbécile de jeune Autrichien. Je lui ai dit que si notre argent ne lui plaisait pas nous choisirions un autre moniteur pour Lizzie, qu’il n’avait pas à embêter la petite avec ses histoires, il s’est excusé et a dit qu’il ne fallait pas le renvoyer, qu’il avait besoin de cet argent pour survivre ici, qu’il attendait un visa pour Cuba.
Un autre jour il est venu me demander si je voulais aller manger une glace avec lui. Pap l’a regardé de haut en bas et lui a demandé, en allemand, d’où il venait, il a expliqué son histoire. Il s’appelait Hans, son père avait été arrêté par les Nazis parce qu’il était syndicaliste, lui était déjà en pension en France. Son père était juif et communiste, il ne l’a jamais revu. Sa mère était partie en Angleterre, elle y travaillait comme bonne à tout faire alors qu’elle était médecin avant la guerre. Les Anglais n’avaient pas voulu de lui. Oncle Camille avait commenté en disant que tout cela était dramatiquement classique.
En France, Hans a reçu une lettre d’un cousin réfugié à la Havane et les papiers pour venir au Portugal. Il y était coincé depuis 1939. Pap lui a dit
– Vous avez de la chance d’avoir pu sortir de France à temps.
Il a permis que je sorte quelques après-midis avec Hans mais il a donné ordre à Jojo de venir avec nous et de ne pas nous lâcher. Mon frère a joué les duègnes et nous avons bien ri en le surnommant Doña Quintagnone comme dans Don Quichotte. Pap lui a fait comprendre que je n’avais que quatorze ans donc qu’il fallait que Hans se tienne correctement avec moi. Jojo était un peu perdu par les explications de Pap, mais il est venu avec nous.
Hans donnait des cours de natation, en Autriche il avait été champion dans son club à Vienne le Hapoalim quelque chose ou un autre nom de club sioniste, l’aide financière qu’il touchait des organisations juives ne suffisait pas pour ses dépenses alors il se débrouillait à la plage.
Pendant quelques semaines Pap l’a invité à manger à la maison, il lui a donné des vêtements et Hans a été charmant avec tout le monde. C’était un beau garçon de vingt ans. Au bout d’un moment, il a commencé à être très entreprenant avec moi, j’ai refusé ses avances mais il a usé de sa force et m’a coincée un soir sur la plage. Je me suis débattue mais pas assez fort. Après voyant qu’il n’y aurait rien de plus à obtenir de moi, nous ne l’avons plus revu à la maison. J’ai eu un peu de peine, mais Maman disait que j’étais encore un peu jeune pour avoir un boy-friend. Maman n’a rien compris à ce qu’il s’était passé. Et puis Flora lui a dit que je n’avais pas saigné le mois suivant.
Flora, s’occupe de la maison, elle m’a dit un matin qu’elle avait vu la police arrêter Hans, il aurait volé des objets de valeur dans une villa sur la plage. La guerre te fait faire de drôles de rencontres. Quand Grand-maman a appris la nouvelle elle a été tout de suite vérifier sa boite à bijoux, cachée dans je ne sais quel endroit à la cave, Maman a eu un fou rire qui a gagné tout le monde, Grand-maman était vexée. Elle est comme ça Berthe, comme dit Grand-papa. Maman n’a rien fait, elle m’a emmené chez un médecin qui a dit qu’il faudrait que je respire du gaz et après quelques heures je pourrais rentrer à la maison.
Depuis cette visite je saigne tout le temps, Flora lave mes protections, Maman ne me laisse plus aller à la plage seule et je vois bien qu’ils sont tous à chuchoter dans mon dos. J’ai décidé de ne plus leur parler.

Pour en revenir à la synagogue, de toute façon je n’irai pas, il doit y faire une chaleur suffocante. Nous étions encore à la plage il y a deux heures.
Maman est arrivée sur la terrasse, elle m’a dit
– Si tu veux rester avec Grand-Maman, tu le peux, ma chérie, cesse de bouder et va prendre ta douche, après tu l’aideras à mettre une jolie table.

Et elle a enchaîné

– L’office commence à six heures, Pap n’est toujours pas rentré de Lisbonne, j’espère qu’il a trouvé des billets pour New York.

Magellanes-01
Puis elle les a appelés :
– Renée, Camille, Papa les enfants nous devrions nous mettre en route.
Voilà, c’est Maman elle décide et ils suivent.
Je me suis levée de mon fauteuil, j’entends Grand-Maman essayer de communiquer avec Flora, elle lui parle un sabir de français et d’allemand mélangé des quelques mots de portugais qu’elle connait. Après ma douche j’irai les voir, la pauvre Flora ne peut rester trop longtemps seule avec grand-maman, ça va la rendre folle. Il faut la supporter Berthe comme dit Grand-papa quand il a bu un verre de schnaps. Nous on a l’habitude de son caractère en général et dans la cuisine elle est pire encore.

2 Commentaires

  1. Gekko

    30 mars 2016 - 3 h 56 min
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    « Parce qu’en plus tu voudrais que j’ai mal? » Cette réplique va nous poursuivre.

  2. Sylvaine

    30 mars 2016 - 13 h 42 min
    Reply

    Je suis partie du début pour lire tous les billets dans l’ordre. Pour m’y retrouver dans ta merveilleuse famille, j’ai même crayonné un arbre généalogique que je vais mettre de côté pour la suite mais suite ou pas, tu resteras dans mes pensées. Je me dis que cela doit bien te fatiguer d’écrire, malgré tout, alors sois remerciée pour le plaisir que tu donnes à te lire, pour ta générosité, une fois encore. Bien affectueusement.

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