Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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4 avril 2016 : Une cheminée et une femme de prix Nobel..

Cher Grand-Papa,

Cette nuit, je n’étais pas sûre de pouvoir monter te voir au petit matin pour partager avec toi ce moment de conversation qui fait maintenant partie de ma routine. Cette maladie qui va m’emporter à une date incertaine joue avec mes nerfs et ceux des miens. Tu le sais, tu es passé par là et si tu t’es endormi dans ton lit un lundi à l’aube je suis encore là ce matin et j’en suis heureuse. Il est quatre heures et je suis assez fière de ce supplément de sommeil qui va sans doute me permettre de profiter d’une belle journée.
Avant de reprendre le récit de votre histoire où je l’ai laissé hier, il faut que je te raconte notre dimanche. Comme toi, souvent vers la fin, ma matinée a été difficile, il est compliqué de trier ce qui est dû aux médicaments et aux symptômes mais l’ensemble conjugué donne de drôles de résultats.
Hier donc ceux qui s’occupent de moi ici avec amour, tendresse et patience malgré mes travers dont la liste de ne s’est pas arrangée avec l’âge ont commencé par rendre la maison accueillante et propre, le bruit de leurs activités m’a naturellement amenée à faire un tour dans le jardin. Après avoir commencé à perdre un peu d’audition, comme le cousin Pierre bijoutier de formation et commerçant de bonneterie par amour, la méningite me rend hypersensible aux bruits et j’entends les mouches péter ou presque. Une belle pirouette de la vie pour la petite qui écoutait cachée sous ton bureau tes discussions de chef d’entreprise en jouant avec des petites voitures, l’air de rien. Ne te fâche pas, je te vois sourire à la lecture du mot péter, qui fut source de rigolades, majeures, d’ailleurs sache que la dernière-née de tes arrières- arrière-petite-fille est à la phase caca lapin, caca chien ce qui augure d’une belle série à venir.
Je me souviens de ce cabinet de toilettes, du lavabo, dissimulé dans une boiserie de ton bureau qui était aussi une belle cachette pour mes séances de cache-cache à l’étage de la comptabilité. Madame Albertine venait me chercher en me disant, allez Mademoiselle Manuela, votre maman vous cherche partout., descendez vite au premier et je filais par l’escalier de service en sautant les marches des quatre étages ou alors je traversais le rayon des tapis qui sentait les pays lointains et la colle à moquette en courant pour la retrouver dans le cagibi qui lui servait de bureau au premier étage. Assise avec ses notes d’achat, ou ses statistiques de vente, elle levait la tête et me disait où te cachais-tu encore, je t’ai fait appeler au micro. La standardiste avait l’habitude de ses appels nous demandant de rejoindre le point de ralliement. Les clients suivaient ainsi nos allées et venues.
Je vagabonde encore, mais hier, attends que je me souvienne, hier comme le dernier dimanche où ma cousine et moi étions venues te voir avec nos premiers-nés, hier était une journée famille, la famille présente et les nouvelles de ceux qui voudraient être là mais sont chez eux. Trop de monde dans la maison m’épuise. Hier aussi mon gendre qui revenait m’a fait une joie simple de passer m’acheter à Paris  quelques douceurs que nous avons partagées au dîner. Un dimanche presque ordinaire sans trop de variables de ma santé.
En ouvrant le tiroir des jeux de société, je suis retombée sur une photo de Maman que j’adore, elle date de la période 1948-1952, jeune femme, souriante en twin-set et pantalon, après-skis aux pieds elle sourit sur une terrasse de montagne, belle et heureuse.

Repartons de l’autre côté de l’Atlantique, Grand-papa. L’année 1941 commence et vous êtes impatients de trouver la solution pour faire venir tes parents, ta sœur et ton beau-frère.

Scarsdale, printemps-été 1941

Alice a eu son moment de gloire, elle était si fière de son rôle d’Alizon, servante de Monsieur Léon dans la pièce d’Anatole France de la comédie française. Montée en anglais pour que les élèves et les familles puissent goûter les saveurs burlesques de cette pièce en deux actes, Alice avait mis tout son cœur à ce projet du French Club. Le journaliste du Scarsdale Inquirer l’a citée dans la distribution et n’a pas oublié de parler du concert impromptu des canards présents sur scène qui avait provoqué l’hilarité de la salle et des jeunes comédiens présents sur le plateau La pièce avait repris sans autre incident. Tous avaient passé une belle soirée et en rentrant chez eux après le spectacle, l’ambiance était pour une fois proche de la vie normale, celle d’avant la guerre.
Une fois les enfants couchés, Addy dit à Léon :
– J’ai eu une frayeur en entendant la première réplique de la pièce ?
– De quoi parles-tu, je n’ai rien remarqué ?
– Mais Léon notre fille commence par dire « Sainte Vierge, est-il permis de se jeter comme un loup-garou sur les créatures, dans une salle ouverte à tout venant ? » alors que ce garçon se précipite sur elle!
Tout en déboutonnant sa chemise, il se retourna et maugréa, que cette histoire était passée, qu’Alice allait mieux et qu’il fallait cesser de remuer ce désastre de Lisbonne, que rien de bon n’en sortirait.
Puis ils discutèrent de la rencontre que Léon avait eu avec l’avocat et que les nouvelles de Lisbonne étaient bonnes, Alfred avait aussi écrit et essayait à Londres de faire avancer avec les hommes de Gaule et les scientifiques qu’il connaissait cette histoire de visas.

Quelques semaines plus tard, un câble annonça que les premiers visas étaient enfin arrivés le trois juin pour Emmanuel et Berthe et deux jours plus tard la délivrance de l’angoisse restante : Renée et Camille à leur tour étaient autorisés à entrer sur le territoire américain. L’effervescence s’empara des familles des deux côtés de l’Atlantique et Addy fut prise dans un tourbillon de tâches. Elle envoya donc les enfants en vacances, summer camp pour Lizzie, camp scout pour Jojo et pour Alice un premier séjour dans ce qu’elle appela une maison de repos qui s’avéra être une clinique psychiatrique. Les enfants rentreraient avant l’arrivée de nouveaux immigrants début août probablement. Léon et Joseph de leur côté menaient leurs affaires. Léon pris contact pour son beau-frère avec Louis Rapkine et la Fondation Rockfeller. Camille n’était pas de la trempe des grands scientifiques qui étaient dans la liste prioritaire du comité de sauvetage, mais il était assez brillant pour qu’on s’intéressât à lui.
« Rapkine, fondateur à Paris en 1936 du Comité français pour l’accueil et l’organisation du travail des savants étrangers, poursuit exclusivement son objectif de mobilisation scientifique commencé avec ses collègues et amis anglais. Pourtant, leur action envers les scientifiques restés en France occupée s’inscrit de toute évidence dans la perspective d’une résistance extérieure qu’ils jugent non seulement possible, mais souhaitable. Ce qui les anime prioritairement est la volonté de mettre toutes les chances de leur côté pour garantir la réussite du projet de sauvetage. Or, même en Amérique, pourtant pays neutre, ils ne peuvent pas s’engager ouvertement pour la France libre. En effet, l’ambassade de France à Washington est dirigée par Gaston Henry-Haye, un ami de Laval qui n’hésite pas à dénoncer les gaullistes auprès de ses correspondants officiels en France occupée. Si le plan de sauvetage est mené en marge du mouvement de de Gaulle, c’est uniquement pour ne pas compromettre les scientifiques se trouvant encore en France, et dépendant du bon vouloir des autorités pour obtenir leur permis de sortie. En février 1941, grâce à la Fondation Rockefeller, Laugier part enseigner la physiologie à l’université de Montréal : il retrouve avec soulagement une activité professionnelle, dans un pays francophone. Rapine poursuit seul le sauvetage des scientifiques sans jamais dévier de l’objectif qu’il s’est assigné : obtenir des Américains leur participation à l’effort de guerre. »*

Il fallut trouver une place sur un paquebot et finalement le 24 juillet 1941 le Nyassa leva l’ancre du port de Lisbonne pour New-York via Casablanca. La traversée serait plus longue puisque l’arrivée n’était prévue que le 9 août. Léon pensa que ses parents allaient être dépaysés, ils ne parlaient pas un mot d’anglais, Emmanuel avait déjà dit qu’il comptait partir au plus vite en Californie, voir sa chère sœur Rosalie qui était veuve depuis peu et qu’il n’avait pas vu depuis plus de quarante ans. Emmanuel n’était pas du genre à se laisser dicter ses actes; même à son âge. Le couple âgé de soixante-quinze et soixante-quatorze ans partirait donc avec Renée et Alice séjourner à Yolo où Rosalie et ses enfants qui les attendaient avec impatience. Ils traverseraient l’Amérique en train, Emmanuel ayant décidé que l’avion n’était plus de son âge.Alice se réjouissait de ces vacances et d’échapper à un nouveau déménagement, Addy ayant décidé que la petite ville de South Orange, correspondrait aux besoins du clan. Léon était en train de finaliser l’achat d’une très belle maison, plus grande proche d’écoles pour les enfants et à une demie heure de Manhattan. La nouvelle adresse était située Beech Spring Road. Une rue serpentant d’un étang vers une colline joliment nommée South Mountain. Un Rebberg en Amérique.

Addy prononçait Bitch au lieu de Beech, les enfants pouffaient et Léon finit par lui dire de faire attention quand elle parlait au téléphone avec les entreprises. Le hêtre de beech et la péripatéticienne/femelle/renarde de bitch ne donnaient pas tout à fait la même image de la résidence familiale.

Le 9 août de bon matin, Addy, Léon les enfants ne traînèrent pas pour se préparer et retrouvèrent les Farroll pour accueillir les nouveaux arrivants au terminal de Market Street. Alice était relativement calme et heureuse de retrouver son grand-père après tant de mois d’éloignement.

Au moment d’approcher du Pont de Brooklyn, ils virent le Nyassa, cheminée cassée, coincé sous le pont, le bateau pilote était entouré d’une flotille de sauvetage. Léon et Addy dont les voitures se suivaient, s’arrêtèrent dans le bouchon formé à l’entrée du pont dont l’accès avait été interdit. Tout le monde sortit et ils apprirent que le bateau pilote avait fait une erreur , que le niveau de la rivière avait baissé, et qu’il fallait attendre. Un trooper vint faire une annonce en disant de ne pas s’inquiéter il n’y avait pas de bléssé à bord, il faudrait juste attendre que la marée monte un peu. L’attente dura quatre heures. Emmanuel devait être à bout sur le pont avec son gilet de sauvetage. Léon l’imagina fumant comme la cheminée du bâteau. Lizzie en fit de toutes les couleurs et fut punie, à l’arrière de la voiture de sa mère. Le pont finit par ouvrir à nouveau, et le Nyassa arriva à quai. Le neuf août 1941 six-cent-quatre-vingt-dix passagers passèrent l’immigration, parmi eux il y avait au moins quatre alsaciens et la femme d’un prix Nobel*, pas de raton laveur. On entendit parler de cette journée dans le New-York Times du lendemain.

Lizzie heureuse
Lizzie heureuse

* Les scientifiques français réfugiés en Amérique et la France libre, Diane Dosso

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4 Commentaires

  1. docteurdu16

    4 avril 2016 - 6 h 38 min
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    Chez nous on ne pétait pas. On fortzait.

    • Cher Léon

      4 avril 2016 - 7 h 20 min
      Reply

      L’union fait la force et l’oignon fait le pfortz. Léon disait aussi en adaptant Robert Burns : wherever you might be let your wind goes free !

  2. Fabien

    4 avril 2016 - 8 h 47 min
    Reply

    Le passage beech/bitch me rappelle mon premier voyage outre-Atlantique, en Californie. Adolescent, mon accent était encore un « work in progress » et lorsqu’une dame me demanda où j’avais passé l’après-midi, je répondis: « Venice, bitch. » Mauvaise pioche…

  3. Valérie de haute Savoie

    4 avril 2016 - 21 h 00 min
    Reply

    Ah le Rebberg à Mulhouse, que de souvenirs !

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