Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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7 avril 2016 : la pomme et l’arbre

Cher Grand-Papa,

Cette grande maladie qui est la mienne depuis maintenant presque trois ans commence à toucher par petits pas mon cerveau qui reste, malgré tout, la partie préférée de mon anatomie avec mon cœur. Tu as eu la chance de ne perdre aucune de tes facultés intellectuelles jusqu’au bout de ta vie. Côté moteur ta Parkinson ne t’as pas épargnée mais je ne te fais aucun reproche, cher Léon, j’essaie de t’expliquer où j’en suis mais je me dis que cela aussi est vain. J’aimerais te raconter les belles choses qui arrivent en ce moment. Quand le temps se rétracte, tu le sais on se raccroche aux belles choses et pas seulement aux souvenirs, il est temps de fabriquer les derniers souvenirs de ses proches, des gens qu’on aime et d’ignorer le bruit de l’extérieur. Sur ce point c’est chaque jour plus facile car je me centre sur les miens. Pourtant  dehors ça s’agite autour de mes démêlés avec cette femme et son association qui me semblait peu casher. Je laisse faire et ne m’occupe que de toi, de l’histoire d’Alice et des miens qui m’entourent de leurs bras, de leur amour et de leur humour. On a tellement ri hier que j’ai presque oublié que j’étais en train de m’éteindre.

Tu aurais adoré chaque minute de ces journées. Un peu de soleil dans le jardin, quelques pas autour de la maison, lunettes noires sur le nez parce que le soleil et mes yeux ne sont plus amis. Des repas où les médicaments me permettent de rester à table autour de repas simples et frais, un peu plus longtemps, sans fuir m’isoler dans la pénombre de ma chambre. Et les rires de mes enfants et petits enfants présents grâce à la magie d’Internet.

Hier aussi j’avais à cœur de continuer à rassembler le puzzle de nos vies pour le raconter et j’ai montré à la petite nos livres, nos livres de prières, les tiens que j’ai conservé, ceux en Hébreu, ceux qui étaient bilingues Hébreu- allemand ou français-anglais et ceux de la période ou la réforme du judaïsme des lumières avait tout traduit dans la langue vernaculaire, pour nous le français. Ça m’a rappelé l’engagement de notre famille envers nos communautés, Emmanuel d’abord qui avait été le président de la communauté de Mulhouse, j’en ai déjà parlé. Là-bas, l’immeuble qu’il avait offert avec d’autres donateurs est toujours debout, la plaque à son nom a je crois disparu de l’entrée. La dernière fois où j’y étais c’était pour préparer les funérailles de mon père, j’avoue ne pas y avoir fait trop attention. Le jardin d’enfants créé par Maman et Irène ma belle-mère dans les années cinquante ne fonctionne plus, trois générations y sont passées pourtant. La maison pour les personnes âgées a été vendue à un groupe commercial, seuls subsistent le cimetière  et la synagogue. Les juifs sont partis. Il est difficile de rester juif  dans ce pays, quoi qu’en disent les uns et les autres.

Pour les livres de prière, tu aurais ri je pense lorsque j’ai fini par retrouver, ou plutôt lorsque les enfants ont remis la main sur trois ouvrages auxquels j’avais collaboré il y a plus de vingt ans, trois commentaires ou introductions à trois des meguilot. Shir Hashirim, Ei’ka et Kohelet. Moi, grand-papa la chutspah encore une fois, quelle idée, quelle audace inconsciente. A cette époque, j’avais participé puis contribué à la direction d’une nouvelle communauté réformée ici. Ils ont fini par en faire deux, s’entre déchirer puis se rapprocher, ils m’ont aussi bel et bien laisser tomber quand la maladie m’a frappée. Des gens de bien comme tu dirais le sourire narquois. Tu aurais raison, comme d’habitude. Après la mort de Maman j’avais eu un léger désaccord avec l’idée de Dieu. J’ai mis du temps à remettre nos pendules à l’heure et j’ai failli tenter le séminaire rabbinique. Tu ris ? Moi aussi.

Tu te souviens de la petite fille de ton cousin Monsieur Nathan ou était-ce de son épouse qui était notre cousine, oui la petite, elle va avoir cinquante ans cette petite femme, brillante et courageuse. elle est la première femme rabbin de France, et oui tout le monde a cinquante ans ou presque mais elle a un esprit peu commun. Nous nous voyons de loin en loin mais elle est dans mon cœur à une belle place. Son mari, rabbin aussi qui est un ami fidèle célébrera mon enterrement, il y aura un peu d’anglais, du français et de l’hébreu. Nous avons tout réglé. Oui comme toi lorsque tu as acheté ta place sous l’arbre au cimetière de Berne et quand nous allions rendre visite à Addy et Alice tu disais, je serai bien là sous mon arbre et tu me montrais la plaque avec l’inscription « place réservée pour Léon S » fixée au tronc de l’arbre.

Ce sens de l’autodérision face à la mort je l’ai de toi aussi. Je vais mourir en bonne santé :  droguée, bonne mine mais mourir quand même. Le lot commun.

La parole de Kohelet a été ma compagne très longtemps et l’Ecclésiaste, comme ils disent, avait raison sur les buées qui troublent notre vision du vrai, du véritable, de l’essence de l’humain, Je n’ai rien perdu de ma foi en l’humain, il faut juste qu’il se réveille.

Ei’kha איכה est le premier mot de la première Lamentation en hébreu. Il se traduit par le mot «comme». Cette interrogation douloureuse, nous prend d’emblée à témoin, comment est-ce possible ? Cette plainte, adressée à Dieu dans le livre, raconte chaque souffrance endurée par le peuple de Jérusalem dans sa lutte contre l’envahisseur venu de Babylone et atteste de la destruction du Temple, sanctuaire de Dieu. Aujourd’hui pour moi ce sanctuaire est notre corps et et la bataille est intérieure à l’humanité, intérieure à l’homme. Le bien se cache, il est si facile de le laisser et de l’oublier. De croire que le hasard n’est qu’une chance exonère tout un chacun de l’engagement. La voie de l’engagement pour améliorer le monde est la seule voie qui me semble digne.

Je fatigue un peu, Cher Léon, il est presque trois heures du matin. Je vais me reposer un peu et reviendrai raconter ton histoire dans quelques minutes. Pardon d’avoir pris ton temps.

Je t’embrasse mon cher Grand-Papa.

 

 

 

 

 

1 Commentaire

  1. annie s

    7 avril 2016 - 3 h 54 min
    Reply

    « Une haggada de plus », c’est à ton texte du Seder 2014 que je pense, forcément.
    Je suis heureuse de comprendre ce matin ce qui l’a précédé.
    Ce livret est précieux, chaque année qui me reste je célèbrerai donc ce soir-là ta liberté.
    xxxoxxx

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