Cher Léon
Cher Léon
Par Manuela Wyler
Aperçu du livre
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5 avril 2016 : Une choucroute sous un orme en Amérique

[épisode précédent] En arrivant devant la maison de Scarsdale, Léon vit que le facteur avait déposé du courrier, une revue dépassait de la boite aux lettres située sur le trottoir devant l’allée menant à l’arrière de la maison.
Il irait récupérer cela après avoir vidé les voitures avec Joseph, Camille et les enfants.
Tout le monde sortit des voitures dans un grand vacarme ponctué de claquements de portières que personne ne tenta d’atténuer ce qui amena les voisins de droite à soulever leurs rideaux. Léon souleva son panama pour les saluer en souriant. Son sourire et son regard acier signifiait tout autre chose, ces gens étaient antisémites et le peu de mots échangés avec eux étaient toujours désagréables, ils affichaient un dédain de petits WASP frustrés et aigris par la vie. La maison pleine de vie de leurs voisins réfugiés les narguait chaque matin. Les quatre nouveaux arrivant allaient-ils troubler encore une fois le calme d’Elm road ? Probably yes, pensa-t-il. Si Emmanuel trouve le tuyau d’arrosage ça se terminera mal. La dernière bataille d’eau remontait à Bellerive et tous avaient dû changer de costume. Addy avait interdit leurs jeux de sauvage, mais son père était prêt à tout pour avoir sa revanche contre, une question d’honneur.
Emmanuel avait ôté son veston, roulé les manches de sa chemise de popeline blanche et il marcha d’un pas ferme vers l’entrée principale de la maison. L’avantage de la traversée transatlantique outre le confort des cabines et la bonne table était qu’on arrivait sans avoir à souffrir du décalage horaire. Avec ce retard imbécile, Emmanuel avait faim et comme disait la petite Lizzie, quand grand-papa a faim, il faut nourrir le lion, sinon il se transforme en lion crocodile. Si quelqu’un ne connaissait pas les caractéristiques du lion-crocodile doté de deux têtes et d’aucun derrière, la petite se chargeait d’explquer ce qui rendant la bête si féroce.
Elle prit la main de son grand-père et l’entraîna dans le couloir.
– Viens Grand-papa, la cuisine est au fond, tu verras il y a un réfrigérateur électrique et Madame Wagner a dû préparer une choucroute, on va chiper des saucisses fumées avant de passer à table, tu sais on a même trouvé des gendarmes au bœuf. Pap dit qu’il a un boucher à New York qui ressemble au Fitti Geissmann , tu sais qui c’est se Fitti?

– Ha bien sûr que je le connais, on joue aux cartes ensemble, on jouait, on jouait.. Maidele, tu me connais si bien, montre-moi les lavabos d’abord dit-il en accrochant son canotier à la boule de la rampe d’escalier – sans lâcher la main de l’enfant. Su’il était bon de les retrouver après tous ces mois de séparations et d’angoisse.
– Tu as toujours ton accent Grand-papa, ici il faut faire attention les gens croient qu’on est des boches, ces idiots ne savent rien de chez nous, tu vas voir, du grand n’importe quoi, faudra pas t’énerver avec sinon Pap va devoir se fâcher avec les derniers qui nous parlent encore. De toute façon on va partir, alors si tu veux tu t’énerves avec qui tu veux. On est en Amérique et ici on est libre, grand-papa , libre !

Elle laissa Emmanuel entrer seul dans le petit cabinet de toilettes du rez-de chaussée et courut immédiatement dans le couloir, Sonny Boy sur ses talons, jappait en glissant sur le parquet glissant.
Addy lança de quelque part
– Faites sortir ce chien et mettez le dans le garage, il va finir par faire tomber quelqu’un et ça n’est pas le moment.
Berthe précédée d’Alice monta à l’étage se rafraîchir aussi, cette chaleur humide était pire qu’au Portugal surtout après le bon air de l’océan.
Elle était trop habillée et Renée allait l’aider à sortir une robe plus légère et dégrafer ce corset gainant qui était une torture. Elle pensa, qu’il faudrait se débarrasser de cela et trouver des dessous plus souple. Ici ils devaient y avoir de quoi se faire fabriquer sur mesure quelque chose de convenable.
Renée arriva en se tamponnant le visage, elle portait une petite valise de cuir, avec les initiales de Berthe, elle alluma le ventilateur du plafond de la chambre et quand Jojo apporta une autre valise, les deux femmes s’assirent sur le lit se tenant la main et se laissèrent tomber en arrière sur le matelas du grand lit comme deux enfants, sans se lâcher les mains. Lizzie fit son entrée, essoufflée de tant de cavalcade, toujours suivie du chien qui glissa pour s’arrêter sur le tapis. La petite fille se posta devant le miroir sur pied, une saucisse à la main en guise de micro et commença à chanter « Bounce me brother » qui était le dernier titre des Andrew Sister, Alice et Jojo dansèrent quelques pas d’un mélange de foxtrot et d’une danse non identifiée. Lizzie chantait, les autres étaient dans le couloir à la porte de la chambre. Quelle arrivée !
Adelboden le 21 juillet 1941
Mes très chers
Avez-vous fait bon voyage mes chers, Par ma dernière lettre vous devez savoir que nous passons quelques belles journées au chalet, on s’oublie un peu là-haut.
Je serai bien contente d’avoir de vos nouvelles, je pense souvent à vous mes chers. Embrassez vos chers parents et pour vous mes baisers les meilleurs, votre dévouée Lison

Léon n’en croyait pas ses yeux, cette chère Lison, n’avait pas mis un mot pour eux, juste son avalanche de mièvrerie suisse. Elle avait pris au pied de la lettre l’invitation qu’Addy lui avait faite de monter au chalet plutôt que de laisser vide.
Leur cousine, avait accueilli ses deux nièces et selon ce que Camille lui avait dit avait laissé les parents des petites croupir dans un camp suisse pour les réfugiés. Soi-disant il était difficile de les faire sortir. Sa propre sœur et son beau-frère, internés dans un camp de réfugiés. Léon avait trouvé cela lamentable, Addy était la plus remontée. Le sujet de la Suisse était estampillé danger. Ils attendaient des nouvelles d’Yvonne et Pierre pour faire savoir à Lison leur opinion. Ou pas.
Léon, garda la carte dans sa poche. Encore une carte poche restante qui n’arrivera pas à ses destinataires. Léon était devenu censeur en chef des nouvelles d’Europe.
La table était joliment dressée à l’extérieur sous un orme, si on habitait Elm Road ça n’était pas pour rien.
On apporta des bières fraîches, un blanc d’Alsace des carafes d’eau, les enfants eurent droit à une root beer qu’ils semblaient aimer comme soda et Mme Wagner suivie de Renée présentèrent une choucroute au bœuf avec emphase trois plats : un pour la choucroute et les pommes de terre, un pour l’assortiment de saucisses casher, un autre pour le pickelfleisch et un pastrami qui remplaçait ici le bœuf fumé d’Alsace.
Mme Wagner était assise avec eux, elle se leva quand même plusieurs fois pour chercher, raifort, moutarde et pain de seigle. Un neuf août une choucroute à l’ombre d’un orme en Amérique.

Emmanuel et Berthe
Emmanuel et Berthe

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